Quand on utilise le terme “informatique raisonnée” forcément, on pense de suite à “agriculture raisonnée”, c’est inévitable.

Alors justement, poussons le parallèle à fond entre l’agriculture et l’informatique. La différence essentielle qui existe entre l’agriculture intensive et l’agriculture raisonnée c’est, pour simplifier, l’emploi des pesticides.

Et dans le cas de l’informatique alors qu’est-ce que ce serait ?

Eh bien la différence entre l’informatique “stratégique” et l’informatique raisonnée ce serait justement l’abandon des projets longs et des personnalisations abusives.

L’informatique en « hors-sol »…

Si vous me permettez cette boutade il faut que l’informatique arrête de faire du hors-sol !

Les deux malédictions de l’informatique traditionnelle c’est justement, d’une part, le trop plein d’ambition avec la poursuite vaine de “l’avantage stratégique” (jamais atteint) et, d’autre part, c’est d’être à l’écoute du battage médiatique permanent qui implique d’être toujours à la page, toujours à la mode. Or, il y a toujours une nouvelle mode technique !

Ces deux malédictions conduisent à lancer beaucoup trop de projets qui n’aboutissent pas, en témoigne le taux d’échecs beaucoup trop élevés dans les projets informatiques.

Quelque part il s’agit des deux mêmes illusions.

Tout le monde est satisfait du statut-quo

Tout le milieu informatique de l’informatique professionnelle était évidemment très content de pousser les clients dans cette direction car cela impliquait des dépenses importantes et, quelque part, sans même avoir à les justifier puisque le terme stratégique pardonnait tout, justifiait tout.

Cet abus de “projets stratégiques” poursuivi vainement a eu des conséquences qui se sont retrouvés tout le long ils se sont retrouvés en profondeur dans la gestion du patrimoine informatique. Le meilleur exemple c’est le problème posé par les “Legacy system” (les systèmes hérités) qui finissait comme un amas de couche ingérable (qu’on commence à appeler la “dette technique”… ça veut tout dire !) qui se sont entassées au fil des années et qu’on n’ose plus toucher parce qu’on n’est plus capable de les maintenir.

Avec les évolutions qu’a connu notre informatique professionnelle ces vingt dernières années, les pionniers des années soixante auraient du mal à la reconnaître !

A tel point qu’on emploie de moins en moins le mot “informatique” lui-même (“transformation digitale” est la dernière expression à la mode…), un glissement sémantique significatif. 

Une responsabilité partagée

Si on dresse un bilan de l’informatique professionnelle à ce jour, il va être sévère : en effet, le niveau de frustration et de rejet des organisations vis-à-vis de cette ressource essentielle est due aux errements de ces dernières décennies qu’il devient finalement impossible de dissimuler. Entre des projets de développement d’applications en interne qui échouent trop souvent, un héritage (legacy systems) et une dette technique écrasante (mainframes, ERP), cela fait effectivement beaucoup. 

Sans compter sur une insatisfaction générale des utilisateurs (plus ou moins méritée car il est bien connu que les utilisateurs tendent à se plaindre de leur informatique interne, que ça soit justifié ou non). De plus, on reproche aux services en charge de l’outil informatique d’être également en retard vis-à-vis des dernières tendances (à tort ou à raison car se jeter sur la dernière tendance à la mode est rarement la bonne chose à faire !). 

Avec un dossier aussi lourd, il est clair que l’avocat de la défense va avoir du travail pour faire acquitter son client !

Pourtant, force est d’admettre que l’informatique des organisations est souvent le résultat d’un empilement de couches qui remontent aux années soixante pour les plus anciennes. Et, dans cette accumulation, nous en avons tous été partie prenante : les DSI qui ont subi ce phénomène, les prestataires de services (les SSII qu’on appelle désormais ESN pour Entreprise de Services Numériques, encore un glissement sémantique…) qui l’ont accompagné et les utilisateurs qui, dans leur grande majorité, ont encouragé le mouvement sans comprendre la vraie nature de ce qu’ils étaient en train de mettre en place. Et c’est justement le rôle ultime de cette ouvrage : remettre l’informatique à sa vraie place en commençant par en préciser la vraie nature.

Trop de confusion sur les notions cardinales

Un exemple : en informatique, trop de gens confondent trop souvent les notions de stratégique et critique 

Le mot stratégique est beaucoup trop utilisé alors que le mot critique l’est trop peu parce que, justement, on fait une confusion entre les deux. Quand on fait ce genre de confusion quand on ne comprend pas ces notions importantes, eh bien tout le reste est biaisé et tous les choix qui suivent sont erronées.

Faisons un parallèle avec le domaine militaire. Que penserait-on d’un chef d’état-major qui se mêle de tactique à tout moment (dans le monde des affaires, on dirait qu’il s’agit d’un cas de “micro-management”) ?

Et, dans le même ordre d’idée, on se moquerait d’un colonel qui voudrait faire valoir ses vues en matière de stratégie alors que, tout ce qu’on lui demande, c’est de me mener son régiment au bon endroit et au bon moment en ordre de bataille (niveau tactique). Si ces deux là confondent tactique et stratégie, on imagine facilement que la la bataille puis la guerre vont vite être perdues.

C’est pareil en informatique, si on ne comprend pas vraiment ce qui est du ressort stratégique et ce qui est critique, on ne fait rien de bien, on se fait balader par les fournisseurs, on rêve d’avantages déterminants (qu’on attendra pas) mais on oublie d’assurer le fonctionnement quotidien (alors que c’est là le besoin critique, tout le temps, tous les jours), fatal erreur !

Vers une informatique enfin raisonnée

Les excès de l’agriculture intensive durant les décennies 70, 80 et 90 ont finalement conduit à une nécessaire réaction salutaire : alors que les dirigeants européens refusaient les OMG, les agriculteurs eux ont commencé à se tourner vers des pratiques moins productivistes comme l’agriculture Bio. Mais le label Bio impose un cahier des charges très stricte et pas toujours évident à respecter (même quand on est motivé) selon les circonstances.

Tout cela est intéressant mais quel rapport avec l’informatique ?

Eh bien si nous voulons maitriser durablement l’informatique professionnelle au sein des organisation, elles aussi doivent rompre avec les pratiques antérieures de leur domaine comme sont en train de le faire une part croissante d’agriculteurs. Et si l’adoption du Bio est trop radical (ça serait, toutes proportions gardées, comme de vouloir généraliser l’Open Source au sein des organisation : si tel ou tel logiciel n’est pas Open Source, alors il est interdit d’y avoir recours…), il reste l’agriculture raisonnée (voir à https://fr.wikipedia.org/wiki/Agriculture_raisonn%C3%A9e#Concept).

Donc, pour en revenir à l’informatique (et y rester) nous devons inventer un ensemble de nouvelles pratiques que je propose carrément d’appeler l’informatique raisonnée.

Quelques principes à respecter

L’informatique raisonnée peut vous apporter de nombreux bénéfices, à conditions de respecter les principes suivants :

  • Évitez la complexité.
  • Minimisez votre effort de développement en préférant les solutions externes (SaaS).
  • Gérez vos risques.
  • Ne laissez pas des techniciens dirigez vos évolutions.
  • Sachez rester en dehors des modes.

Bien entendu, ces beaux principes demandent un peu d’explication… C’est pour cela que je suis en train de rédiger un ouvrage à ce sujet !

Patience, les grandes évolution salutaires prennent du temps et des efforts mais il faut commencer par être bien orienté. L’informatique raisonnée est un cap, pas une destination. C’est une direction qu’on se fixe et qui doit être toujours confirmée par une adhésion stricte à ses principes.

 

Ce billet est un article invité. Il a été rédigé par Alain Lefebvre sur le blog de Bertrand Jouvenot.

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