L’entrepreneuriat vu de l’intérieur n’a pas de prix, surtout lorsque l’on s’apprête à lancer sa start-up. Un point que l’auteur du livre Les start-up expliquées à ma fille a bien compris. Après avoir lancé la sienne avec succès, Guillene Ribière nous raconte sa jolie histoire, avec intelligence et humour.

 

1. Bonjour Guillene Ribière, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Apres avoir lancé une start-up et accompagné plusieurs projets dans leur phase initiale, il m’a semblé évident qu’il fallait démystifier et expliquer ce monde un peu mythique. On parle de levée de fonds en millions, on parle de licornes. Mais on n’explique pas. C’est devenu un entre-soi un peu mystérieux.

Ce monde des start-up comprend une vraie dose de magie. Mais sous prétexte qu’il y a un quelques fois des choses magnifiques qui se passent, on oublie que les projets de start-up sont des projets de création d’entreprises. Et qu’en tant que tels, ils doivent être travaillés, construits.

On fait passer pour du hasard des réussites fabuleuses…elles ne sont jamais le fruit du hasard. J’ai voulu expliqué comment travailler son projet de manière factuelle et rationnelle. Je me suis dite, si demain une de mes filles voulait créer une entreprise, comment procéder ?

Je n’ai clairement rien inventé. En revanche, j’ai appliqué des méthodes pragmatiques et éprouvées. Et j’ai voulu partager ces expériences. De plus, ce qui marche pour monter une start-up, qui est le cas extrême de l’entreprise ou tout est risqué, marche a fortiori dans les entreprises classiques. Cela vaut donc la peine de l’expliquer et de le transmettre.

Le coût humain d’une création d’entreprise est élevé. J’en ai payé le prix à titre personnel. C’est aussi une belle aventure et c’est pour ces raisons qu’il vaut mieux l’aborder de manière pragmatique et construite.

Je ne veux plus entendre des phrases du type:

 » Pffff, si une start-up réussit, c’est du hasard. »

 » Mais voyons Madame, nous sommes une start-up donc nous ne faisons pas de chiffre d’affaires. »

Voila pourquoi ce livre a été écrit ….. maintenant. Au moment où il y a énormément d’initiatives autour des start-up et simultanément un mur mythologique qui sépare ce monde du monde réel. Je veux ce monde au sein du monde réel.

 

2. Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

Celui-ci :

« Curé, visionnaire et voleur

Lélia : Et comment est-ce qu’on constitue une équipe de cofondateurs ?

Estelle : On en a déjà un petit peu parlé : en travaillant la complémentarité des compétences… et celle des personnalités.

Lélia : Comment cela ?

Estelle : Un dicton dit que pour créer une entreprise il faut un curé, un visionnaire et un voleur. Le curé est celui qui maintient la rigueur et l’éthique du projet, le respect des lois. Le visionnaire est celui qui voit loin et permet de tracer la route. Le voleur est celui qui contourne les obstacles, ouvre les portes fermées et parvient aux résultats.

Lélia : En tout cas, ceci est faux pour les belles entreprises américaines !

Estelle : Ah bon ? Laquelle par exemple ?

Lélia : Apple !

Estelle : Steve Jobs a imaginé qu’il existerait un marché en créant un ordinateur permettant de faire de la calligraphie. C’était un pur visionnaire.

Lélia : Et que se serait-il passé s’il avait cherché à obtenir une validation marché avant de lancer son ordinateur calligraphe ?

Estelle : Cela n’aurait rien donné ! C’est un des rares cas où cela aurait échoué. Bien vu, Lélia !

Lélia : Enfin, maman, dans la Silicon Valley, il n’y a pas besoin de curé dans l’équipe !

Estelle : Dans la Silicon Valley comme ailleurs, il faut une équipe complète pour faire marcher un projet. Pour Apple, je dirais que le curé, c’est Steve Wozniak.

Lélia : Ah non, lui, c’est l’ingénieur !

Estelle : C’est l’ingénieur, donc il possède de la rigueur. Et par sens de la justice, il a partagé ses propres actions d’Apple avec les premiers salariés. C’était la toute première fois que des salariés possédaient des actions. C’est tout de même fabuleux !

Lélia : Peut-être… Et le voleur ?

Estelle : Probablement « l’évangéliste en chef » : Guy Kawasaki. C’est lui qui a réussi à convaincre le grand public d’acheter des MAC quand le monde entier ne connaissait que les PC.

Lélia : Ah, ta sacro-sainte équipe !

Estelle : Dans une bonne équipe, on peut avoir par exemple le visionnaire en chef, celui qui tient les comptes (le curé) et le commercial (le voleur).

Lélia : Et dans une équipe catastrophique ?

Estelle : Le gestionnaire est le voleur et il tient mal les comptes. Le visionnaire est le commercial. Il parle bien mais ne vend rien. Le curé est le chef…

Lélia : Mais tu insistes toujours avec l’équipe ! C’est obsessionnel chez toi !

Estelle : Pas seulement chez moi, chez les investisseurs aussi ! Il y a une blague qui dit qu’officiellement les investisseurs ont trois critères pour investir dans un projet : l’équipe, le marché, la technologie. Et qu’officieusement, les trois critères sont l’équipe, l’équipe, l’équipe.

Lélia : C’est impossible de faire travailler de concert des gens aussi différents.

Estelle : Une équipe qui fonctionne bien est une équipe dans laquelle la parole est ouverte. Personne ne voit tout, personne ne comprend tout. Mais chacun comprend, anticipe et voit des choses différentes. Si l’on arrive à combiner tous ces angles de vue, on fonctionne bien.

Lélia : Tu parles… Quand les gens disent ce qu’ils pensent, ils se font renvoyer et perdent leur travail, non ?

Estelle : Cela dépend du type d’entreprise ! Pendant mon MBA, un professeur de leadership nous a donné l’exemple d’une entreprise basée à Londres, qui demandait à tous ses employés d’obtenir chaque année deux propositions d’emploi dans d’autres boîtes.

Lélia : Pour ne pas avoir à les licencier ?

Estelle : Non… Parce que de cette manière-là, chacun sait qu’il peut à tout moment quitter le navire pour accepter une de ces propositions.

Les employés ne se sentent pas dépendants de leur employeur et peuvent exprimer ouvertement ce qu’ils pensent. C’est une entreprise qui connaît une belle réussite et un très faible taux de départ de ses employés. »

 

3. Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

Je crois beaucoup dans ‘l’entrepreneuriat’ pour tous. Je pense qu’il y a un espace d’émancipation professionnelle fabuleux autour de l’entrepreneuriat en général. Et qu’on essaie aujourd’hui peu et mal. Parce que justement la culture entrepreneuriale est faible. Par exemple, on entend beaucoup de gens dire en France, qu’il faut parler avec des entrepreneurs qui ont échoué. C’est une reprise d’une manière de penser américaine, mais une reprise erronée. Les américains acceptent de valoriser les gens qui ont essayé et échoué, quand ils sont capables d’analyser de manière lucide les causes de leurs échecs. Dans la Silicon Valley, la phrase clé quand un(e) candidat(e) se présente à un poste après un échec, c’est ‘He/She has learned a lot !’ (Il/Elle a beaucoup appris).

Et bizarrement, il me semble que peu de gens cherchent à parler aux entrepreneurs qui réussissent. J’ai en tête l’exemple d’un entrepreneur qui a essayé, échoué et qui comme seule explication blâme ses anciens associés….et qui est encensé.

J’imagine très bien une société dans laquelle on alternerait des phases de salariat et des phases d’entrepreneuriat de manière simple. Sans a priori ni préjugés. L’entrepreneuriat est quelque chose qu’on peut étudier autant qu’on veut, tant qu’on n’a pas essayé, on ne peut pas se projeter, on a du mal à comprendre ou à minima à avoir de l’empathie.

Concernant les sujets disruptifs, les thématiques qui vont émerger (à mon avis) sont liées à l’alimentation: comment nourrir la planète alors que la population mondiale va exploser? C’est celle qui m’effraie le plus.

La seconde thématique qui me semble être majeure dans nos sociétés concerne les maladies chroniques comme par exemple le diabète.

La troisième thématique (que j’adore) est liée aux robots et à la robotisation. On a les moyens aujourd’hui de fabriquer des robots bon marché qui peuvent traiter des petits volumes d’objet. Ils vont modifier beaucoup de métiers selon mon intuition.

 

4. Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

Essayez ! Entourez vous bien et essayez !

Il y a plusieurs manières d’exprimer la même chose:

• version slogan publicitaire: « 100% des gagnant ont tenté leur chance. »

• version guerrier: « Les seuls combats qu’on est sûrs de perdre sont ceux qu’on ne mène pas. »

• version cinéma des années 80: « On n’est pas à l’abri de la réussite sur un malentendu. »

 

5. En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

La sérendipité.J’adore explorer l’incertitude. J’ai découvert qu’il existait des théories et des approches assez élaborées sur ce sujet.

Merci beaucoup, Guillene.

 

Le livre : Les start-up expliquées à ma fille : l’entrepreneuriat vu de l’intérieur, Guillene Riblère, Pearson, 2018.

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