Voici Pierre et Paul. L’un et l’autre sont parisiens, quarantenaires, récemment divorcés et largement accaparés par leurs postes à responsabilités, couronnant deux belles carrières au sein de grands groupes pressurant. Chacun d’eux se dit qu’il traverse une crise, qu’il se sent un peu déprimé, ressent comme un mal-être et pense, sans vraiment se l’avouer, qu’il devrait peut-être consulter un spécialiste.

Quelques mois passent. Sans le savoir, ni se connaître, Pierre et Paul vont tous deux prendre la même décision importante : démarrer une psychanalyse. Ils ne choisissent pas le même docteur. Et pour cause ! Pierre se rend chez un médecin dont il a eu les coordonnées par une amie. Quant à Paul, il se contente de surfer sur Internet et d’entamer sans le savoir une psychanalyse.

C’est Pierre qui entre le premier dans le cabinet de son psychanalyste. Tout est conforme à l’idée qu’il s’était faite de ce type d’endroit. Un divan l’attend. Allongé, il voit à peine le docteur qui se contente de l’écouter. Pierre évoque ses questionnements, ses doutes sur sa vie et sur ses choix, ses angoisses, ses rêves, ses fantasmes… Le psychanalyste intervient occasionnellement pour orienter la réflexion et la parole de Pierre. Quelques mois plus tard, Pierre à livré beaucoup de son intimité à son médecin qui seul, à part Pierre lui-même, en connaît les détails.

A la même période, Paul est à moitié allongé sur son canapé, surfant sur une tablette. Les requêtes qu’il effectue dans Google correspondent aux thèmes qu’il aurait abordés chez un psychanalyste.

Les premières portent sur la résolution de son mal-être. Elles le conduisent sur des sites qu’il imagine capables de l’aider à répondre aux questions existentielles qu’il se pose : dois-je me remarier ? Comment être un bon père, bien qu’éloigné de mes enfants ? N’ai-je pas trop privilégié ma carrière ? Toute cette réussite matérielle m’a-t-elle réellement rendu heureux ? N’ai-je pas été égoïste ? Ne devrais-je pas en profiter pour me rapprocher de mon père que je ne vois quasiment plus ? Etc.

Les secondes lui permettent de se changer les idées. Elles le conduisent à visionner des extraits de films dans lesquelles ses actrices fétiches ont une scène de sexe, à repérer des destinations exotiques où s’évader, à découvrir le nouveau modèle de voiture de sa marque préférée, à regarder des scènes violentes, à régresser en revoyant des dessins-animés…

Tout ceci, Paul ne le dit pas à un psychanalyste. Il le dit à Google. Sans le réaliser, il fait part de son intimité la plus profonde au site Web le plus consulté de la planète. Ce que les spécialistes appellent « l’inconscient », de Paul, est désormais livré par Paul lui-même à Google : ses fantasmes sexuels, ses rêve de voyages, ses questions existentielles, ses doutes, ses angoisses, ses regrets… bref, tout un tas de choses qu’ignorait sans doute son ancienne femme, qu’il ne dira peut-être jamais à la prochaine, et que son meilleur copain ignore en grande partie. Tout comme Pierre, Paul est engagé, mais sans le savoir dans une démarche de confession.

Allons plus loin. Paul n’est pas le seul à se livrer à ce jeu. Nous sommes des centaines de millions, qui chaque jour, livrons un peu plus de notre vie intime à Google. Google enregistre nos recherches, observe sur quels sites, proposés en réponse, nous cliquons le plus, de manière à en tenir compte pour la suite et à toujours apporter la réponse la plus pertinente aux futurs l’utilisateurs.

En somme Google est devenu, avec notre complicité active, le psychanalyste de tous. Il connaît une part de l’inconscient de chacun. En agrégeant nos comportements, pour sans cesse améliorer les réponses apportées aux requêtes, Google sans le savoir, exploite l’inconscient collectif de la société dans laquelle nous vivons. Lorsque Paul tape « James Bond girl sexy », Google lui propose en priorité les sites ayant été les plus visités par les internautes qui ont effectué la même requête que lui, avant lui. Pour proposer à Paul les sites répondant le mieux à sa requête, Google puise dans les fantasmes, logés dans l’inconscient collectif des internautes. Olga Kurylenko est donc en première position devant Fernanda Ferrari et Olivia Munn. De plus, Google, tient compte des choix de Paul pour apporter la meilleure sélection de réponses à ceux qui taperont les mêmes mots dans Google, à l’avenir. Et ce à l’infini. L’inconscient individuel de chacun d’entre nous alimente l’inconscient collectif, qui existe depuis toujours, mais que nul n’était parvenu à exploiter si bien auparavant. Google s’en nourrit et le nourrit.

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Extrait du livre Les dessous du Web de Bertrand Jouvenot, paru aux Editions Kawa en mars 2013, 278 pages, broché, 29€99.

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