Si vous pensez que le prochain smartphone que vous achèterez – pourtant dans une agence ayant pignon sur rue – est neuf, vous vous trompez certainement. La part des composants d’occasion que comprend un smartphone flambant neuf va grandissant. Bienvenue dans les coulisses d’une industrie où le hacking est la norme.

 

Visite guidée

SHENZHEN – Sept heures du matin, la foule encombre les milliers d’allées de l’immense marché de Shenzhen, alors que le soleil se lève paresseusement et peine à percer la nappe de pollution qui recouvre la ville.
Déjà, l’agitation fait rage autour des marchands de puces électroniques vendues au poids. On se bouscule. On vocifère. On en vient parfois aux mains. Les clients sont tous des responsables d’usines locales fabriquant les derniers modèles de smartphones de Samsung ou d’Apple. Les volumes à produire et les délais sont tels qu’ils engendrent parfois des ruptures de stock de composants nécessaires à la production d’un téléphone. Pour tenir la cadence, les directeurs d’usines n’ont plus d’autre choix que d’envoyer leurs responsables de production acheter des composants d’occasions sur le marché avoisinant.
Ces composants proviennent eux-mêmes du marché spécialisé dans la revente d’anciens smartphones en pièces détachées, qui jouxte le premier.
Mais pas le temps de traîner, c’est en direction de  l’usine qu’il faut à présent courir afin d’alimenter la chaîne de production.

Industrialisation version 2.0

Votre smartphone actuel est donc vraisemblablement un mixte de composants neufs et d’occasion que vous avez pourtant payé au prix fort. L’achat de votre prochain modèle ne vous permettra pas de sortir de cet engrenage.
Au scandale, nous pourrions légitimement crier. Ce à quoi les marques répondraient certainement que le système de production chinois est si sophistiqué qu’il est quasi-impossible à contrôler. Quant aux chinois eux-mêmes, ils nous rétorqueraient sans doute au moins trois choses :
Tout d’abord, cette pratique est motivée par une demande grandissante d’un occident semblant vouloir consommer des produits de plus en plus rapidement obsolètes et voués à être constamment renouvelés.
Ensuite, les habitants de l’empire du milieu nous expliqueraient que certains des composants des téléphones ont une durée de vie largement supérieure à celle d’un smartphone et que leur réutilisation, dans plusieurs téléphones successifs, n’en atténue pas ni la qualité ni le bon fonctionnement.
Enfin, ils nous diraient que ce mode de production est finalement écologique puisqu’il garantit un recyclage permanent de produits excessivement polluants qu’il est préférable de ne pas laisser abandonnés à leur sort (cf. notre article De quelle couleur est le digital ? Et si c’était le vert.)

Un nouvel espace d’innovation

Si nos smartphones sont en partie d’occasion, ce sont peut-être nos business models qui le sont encore plus. Dit autrement, la Chine introduirait des modèles économiques neufs face aux nôtres, d’occasion.
Mais, par-delà ce constat qui s’effectue au sein d’une constellation de marchés (marketplace), un nouvel espace d’innovations voit le jour (marketspace). Pour l’heure, voici quelques premières idées de nouveaux business que l’Occident pourrait imaginer en réponse :
  • Un site web, une appli mobile, un service, qui permettrait de saisir le numéro de série de son téléphone et qui en retour fournirait :
    • Un score précisant le pourcentage des composants réellement neufs vs. les composants d’occasion.
    • Une comparaison avec la moyenne des téléphones, de mêmes niveaux de gamme et produits à la même période.
    • Une radiographie détaillée des composants du téléphone, sous forme d’une jolie infographie faisant apparaître pour chaque composant son âge réel.

 

  • Un site web revendant des smartphones dont les prix seraient déterminés en fonction de l’âge réel de leurs composants. Un téléphone comprenant 20% de pièces d’occasion serait par exemple 20% moins cher qu’un neuf.

 

  • Une plate-forme qui mettrait en relation des fournisseurs de composants, neufs ou d’occasion et qui permettrait aux utilisateurs de composer leurs propres téléphones afin d’optimiser le ratio prix/fonctionnement.

 

  • Un site se présentant comme un marché boursier, fournissant le cours des différents composants et permettant aux entreprises d’acheter et de revendre des composants.

 

  • Un label qui garantirait que 100% des composants d’un smartphone sont neufs. Il pourrait naturellement être décliné en différents labels certifiant que le téléphone comprend au moins 90% de composants neuf, ou au moins 80%, etc.

 

  • Un business model qui consisterait à racheter les smartphones aux utilisateurs en vue de les revendre en pièces détachées ensuite.
La terre est ronde et lorsque nous dormons sur nos deux oreilles, en rêvant tranquillement au futur modèle de Samsung ou d’Apple… de l’autre côté du globe, un milliard de chinois sont debout en train d’inventer une autre manière de faire des affaires, plus agile, plus pragmatique, moins visible, tant elle repose sur une succession d’actes quotidiens et anodins noyés dans la foule. Saurons-nous organiser une riposte en nous téléphonant avec des smartphones payés au juste prix ?
Article initialement paru dans le Siècle Digital

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