Si Platon vivait aujourd’hui il aurait certainement une adresse e-mail et un compte Twitter.

Nul doute qu’il nous exposerait à nouveau sa célèbre allégorie de la caverne, dans laquelle il invitait autrefois ses disciples à observer les ombres projetées sur les parois d’une caverne afin de leur faire prendre conscience de la différence entre l’image de la réalité (les ombres) et la réalité elle-même (à l’origine de ces ombres).

La version de cette allégorie serait bien entendue différente et Platon, qui excellait dans l’art oratoire, tout comme son maître Socrate, dialoguerait avec nous sur le Web grâce à un blog. Il nous interpellerait, répondrait à nos questions tout en posant les siennes pour nous inciter à réfléchir, afin de nous mettre sur le chemin de la vérité.

Il est probable que le philosophe nous inviterait à comprendre que le Web, tout comme les ombres qui apparaissaient sur les parois de la caverne, nous éloignent de la véritable vérité en se faisant passer pour telle.

Voici à quoi pourrait ressembler ce dialogue imaginaire entre Platon et une nouvelle génération de disciples composée de Tweetocrite, Weboclite, Digitalophon et d’Instagramandre :

Le soleil peine à se lever sur les hauteurs d’Athènes. Les disciples sont arrivés les premiers comme chaque matin. Le philosophe les a rejoints. Les voyants les yeux rivés sur leurs tablettes et leurs téléphones, il les interpelle :

Platon : « Connaître la vérité, vous intéresse-t-il ? »

Tweetocrite : « Naturellement, le plus tôt possible, et de façon à pouvoir la propager massivement au monde entier, instantanément ! »

Weboclite : « Evidemment, pour la restituer le plus largement possible à un maximum de personnes, quand ils en en ont besoin ! »

Digitalophon : « Plus que jamais afin de remplacer les livres et d’être accessible de partout ! »

Instagramandre : « Absolument, pourvu qu’on puisse la mettre en image ! »

Platon : « Et comment faites-vous pour trouver la vérité ? »

Tous en cœur : « En effectuant une recherche sur Internet ! »

Platon : « Et vous est-il venu à l’esprit que les réponses que vous trouvez ne sont pas la vérité ? »

Tous en cœur : « Comment donc ? »

Platon : « C’est fort simple ! Imaginez une personne cherchant à savoir à quel grand homme attribuer une citation ? »

Tweetocrite : « Soit ! »

Weboclite : « Et alors ! »

Digitalophon : « La suite ! »

Instagramandre : « Silence ! Laissez-le poursuivre… »

Platon : « Imaginez, à présent, que cette citation soit la suivante : « La religion est l’opium du peuple ». »

Weboclite : « Facile ! Il s’agit d’une citation de Karl Marx. Les dix premiers résultats de la recherche sur Google que je viens d’effectuer, avec la requête « La religion est l’opium du peuple », donnent Marx en réponse. »

Instagramandre : « Exacte ! J’ai même sa photo. Je ne savais pas qu’il était barbu… »

Tweetocrite : « C’est tweeté ! »

Digitalophon : « Et retweeté ! »

Platon : « Pourtant Karl Marx n’a jamais dit cela ni ne l’a même véritablement pensé ? »

Digitalophon : « Comment donc ! »

Platon : « Cette phrase est tirée de la Critique de La Philosophie du droit de Hegel qui présente la religion comme historiquement nécessaire en écrivant « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des sociétés d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. »

Instagramandre : « Vraiment ! Comment se fait-il que le Web ne dise pas vrai ? »

Weboclite : « Un bug de l’algorithme ? »

Digitalophon : « Une erreur d’affichage ! »

Tweetocrite : « Un problème de copier-coller ! »

Platon : « Nullement ! Un autre exemple pourrait-il vous convaincre ? »

Tweetocrite : « Chiche ! »

Weboclite : « Je suis prêt ! »

Digitalophon : « J’attends ! »

Instagramandre : « Alors, nous t’écoutons ? »

Platon : « Sauriez-vous me dire qui a affirmé que si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait plus que quatre années devant elle ? »

Tweetocrite : « Einstein ! »

Weboclite : « Gagné ! »

Digitalophon : « T’es trop rapide ! »

Instagramandre : « Tweetocrite vainqueur ! Je prends la photo. »

Platon : « Ne vous emballez pas. C’est faux ! »

Tous en cœur : « Comment cela ? »

Platon : « La citation « Si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait plus que quatre années devant elle » attribuée à Albert Einstein est une rumeur propagée dans les médias. Elle a été énoncée pour la première fois en 1994 (39 ans après la mort d’Albert Einstein) dans une brochure distribuée par l’Union Nationale de l’Apiculture Française. Cette phrase tient un raisonnement logique mais excessif : sans abeilles, la pollinisation d’un grand nombre de plantes ne se ferait plus, entraînant la disparition de nombreux animaux et des effets dévastateurs sur l’agriculture et la biosphère de manière générale. Or, en réalité, les abeilles ne sont pas les seuls insectes pollinisateurs, mais assurent néanmoins une grande part de la pollinisation.»

Tweetocrite : « Incroyable ! Je n’en reviens pas ! »

Instagramandre : « Ne pouvons-nous donc pas considérer que ce que nous lisons sur le Web est forcément vrai ? »

Platon : « C’est exact ! »

Instagramandre : « Mais comment est-ce possible ? »

Platon : « Réfléchissez ! »

Instagramandre, songeur : « … »

Tweetocrite : « Le Web change constamment. Je suis certain que si nous effectuons de nouveau la recherche nous obtiendrons la bonne réponse. »

Platon : « Tu vas trop vite Tweetocrite ! »

Weboclite : « La vérité se trouvait certainement dans les vingt résultats de recherche suivant, de la requête « si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait plus que quatre années devant elle »…».

Platon : « Tu t’égares Weboclite ! »

Digitalophon : « La vérité se serait évaporée et serait désormais dans les nuages grâce au cloud computing. »

Platon : « Tu rêves un peu trop Digitalophon ! »

Après un temps de silence.

Platon : « Le web ne restitue pas nécessairement la vérité. Tenons ce premier point pour suffisamment établi.

Interrogeons-nous à présent sur le pourquoi.

Examinons notre second exemple de manière chronologique :

Pour commencer, des médias propagent la rumeur selon laquelle Albert Einstein aurait dit que si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait plus que quatre années devant elle.

L’homme de la rue lit cette information, la tient pour vrai, s’en sert pour briller en société, la transmet à ses propres enfants…

Celle et ceux qui l’écoutent mémorisent cette information.

Ensuite, le Web apparaît. Tout un chacun s’exprime, blogue et twitte. Les nombreux sites et débats sur l’écologie sont autant d’occasions d’écrire qu’Einstein a dit que si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait plus que quatre années devant elle.

Plus tard, le commun des mortels se rappelle vaguement de cette phrase au sujet des abeilles sans bien se souvenir de son auteur. Les recherches sur Internet s’enchainent. Chaque fois qu’une personne clique sur un site qui attribue à Einstein cette citation, Google en tient compte pour faire d’autant plus ressortir ce site, la prochaine fois qu’un nouvel utilisateur effectue la requête : « si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait plus que quatre années devant elle ». A force de clics sur des sites que l’homme de la rue croit être digne de confiance, les moteurs de recherche en tout genre renforcent la croyance selon laquelle Einstein aurait dit la phrase dont il est ici question. Avec le temps, le phénomène s’accentue.

En résumé, une fausse information émerge. Elle devient une croyance populaire. Le commun des mortels la diffuse, la propage sur et avec Internet. Le caractère écrit de l’information, sa répétition par des sources multiples et sa pérennité dans la durée se conjuguent pour l’établir comme une vérité. Chacun de nous est incité à prendre cette croyance pour vrai. Or ce que nous croyons être la vérité, n’est que le reflet d’une croyance ».

Tweetocrite : « Lumineux. Les bras m’en tombent. Je ne peux même plus twitter ! »

Weboclite, Digitalophon et Instagramandre restent silencieux.

Et Platon poursuit : « Maintenant que ce second point est établi, nous n’avons plus qu’à nous acheminer vers notre conclusion. A vous de me la donner…»

Instagramandre : « Les réponses à nos questions, que nous trouvons sur le Web, seraient donc un peu comme les ombres sur la paroi de la caverne ; quelque chose qui ressemble à la réalité mais qui n’est que son reflet ? »

Platon : « En quelque sorte. »

Weboclite : « Et par extension, le Web serait le réservoir de croyances vraies ou fausses, de raisonnements erronés, d’idées reçues, d’erreurs, de sophismes ! Internet nous restituerait simplement ce que les hommes disent, croient ou pensent et qui ne se confond pas systématiquement avec la vérité ? »

Platon : « Tu vois juste. »

Digitalophon : « Pire, le Web privilégierait les réponses qui ont été les plus plébiscitées par les internautes qui nous ont précédés avec leurs requêtes, sans que ces résultats coïncident nécessairement avec la vérité. Il nous encouragerait à les croire vrais et utiliserait nos actes (nos requêtes, nos clics, nos durées de visites sur des sites…) pour renforcer leurs apparences de vérité… ».

Platon : « Tu dis vrai. »

Weboclite : « Mais que faire ? L’heure est grave. D’autant que le commun des mortels s’en remet de plus en plus à Internet. Après avoir remis en question les médecins nous recourons au Web pour évoluer vers l’autodiagnostic, vers l’auto- médication… Après avoir contesté l’autorité de l’école, nous nous reportons à Internet pour aider nos enfants à préparer leurs exposés et faire leurs devoirs. Après avoir douté du politique, nous nous aventurons dans des forums et sur des blogs pour nous faire une opinion…»

Instagramandre : « Oui, que faire, comment nous y prendre pour trouver la vérité ? »

Platon : « Nul ne le sait vraiment. Celui qui prétend détenir la vérité ne saurait être considéré comme sage.

Ce qui importe est de chercher, de réfléchir, de s’interroger. La vérité est peut-être simplement, comme me l’enseignait mon maître Socrate, en partie inaccessible aux hommes ? »

Tweetocrite : « Mais que faire ? »

Platon : « Suivre l’une ou l’autre de ces voies :

  • Chercher avec humilité.
  • Pratiquer le doute systématique comme le suggérait un autre philosophe, du nom de Descartes.
  • Garder à l’esprit cette magnifique phrase de Rabîndranâth Tagore, et elle est bien de lui : « La science n’est qu’une succession de vérités provisoires »[i]pour se souvenir combien la condition de l’homme ne doit pas lui laisser espérer tout savoir, tout connaître et tout comprendre… quand bien même toute connaissance lui semble désormais accessible.

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Extrait du livre Concentrés de futurs, ouvrage collectif co-signé par Bertrand Jouvenot, paru aux Editions Kawa en mars 2014, broché, 28€45.


[i] Rabîndranâth Tagore, Sâdhanâ, Editions Albin Michel, 2013.

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