Nous traverserions une crise profonde du travail dans laquelle plus personne ne s’y retrouve. Sur fond de désagrégation de l’emploi salarié, il est impératif de nous réapproprier les valeurs de l’artisanat : autonomie, responsabilité, créativité. C’est le point de vue que défend Laëtitia Vitaud dans son livre du Labeur à l’ouvrage.

Bonjour Laëtitia, pourquoi avoir écrit ce livre…maintenant ?

 

Cela fait 4 ans maintenant que j’écris sur le futur du travail, la montée en puissance des freelances, les nécessaires reconversions professionnelles et la transformation des organisations et des ressources humaines. Ces sujets m’intéressent à plusieurs titres. J’ai eu un parcours professionnel fait de reconversions radicales qui m’a beaucoup questionnée sur les conditions et le sens du travail. J’ai été commerciale en SSII. Puis j’ai été fonctionnaire, enseignante de l’Education nationale. J’ai ensuite travaillé dans le département des ressources humaines d’une entreprise américaine de la Tech. Et finalement, j’ai créé mon entreprise.

 

Ce qui me passionne le plus, c’est de poser un regard historique sur les transformations que nous vivons. Souvent on parle des « tendances » comme on parle de modes éphémères. Pour être dans l’ère du temps, on court après le dernier « buzz », outil ou « solution » dans le vent. Mais finalement, on n’a pas souvent inventé la roue. On trouve souvent beaucoup d’inspiration chez les penseurs, artistes et artisans du passé. Ma formation de professeur d’anglais m’a amenée à regarder notamment du côté de l’histoire britannique, au moment de la première révolution industrielle.

 

Quand tout semble aller trop vite, il faut prendre le temps d’observer le temps long. Ce qui est le plus intéressant, c’est la grande histoire. Dans Du Labeur à l’ouvrage, j’ai voulu raconter une histoire, celle qui nous a amenés d’un « contrat de labeur » relativement vertueux au XXe siècle à une crise protéiforme du travail où presque personne ne s’y retrouve : les uns sont trop pauvres pour joindre les deux bouts, tandis les autres s’ennuient dans des « bullshit jobs » ou souffrent de burnout.

 

Dans les emplois industriels du XXe siècle, la division du travail et l’aliénation qu’elle infligeait au travailleur avaient pour contrepartie un agrégat d’avantages divers, qui garantissait pouvoir d’achat et sécurité économique. Aujourd’hui, on assiste à la désagrégation de l’emploi salarié. Avec la mondialisation, la désindustrialisation, l’automatisation et le déclin des syndicats, cette forme d’emploi s’accompagne de moins en moins des avantages sociaux caractéristiques de l’économie de masse. On ne garantit plus l’emploi à vie. Le contrat implicite qui rendait le labeur acceptable est rompu.

 

La désagrégation de l’emploi est un phénomène universel puisqu’elle est vraie pour les cols blancs comme pour les cols bleus, pour les travailleurs dans les services comme pour ceux de l’industrie. Pourtant, personne ne parle du travail des cadres et de celui des services de proximité dans une même phrase. C’est regrettable parce que presque tous les travailleurs font aujourd’hui face à la menace constante de déclassement, à l’instabilité économique, et au risque d’obsolescence.

 

C’est pour cela que j’ai voulu écrire ce livre maintenant. Alors que le contrat de labeur se désagrège, il est grand temps pour nous d’inventer autre chose, de passer à des « contrats d’ouvrage » loin du paradigme de l’organisation scientifique du travail. Nous devons nous réapproprier les valeurs de l’artisanat : autonomie, responsabilité, créativité. Nous devons aussi adapter nos institutions—protection sociale, management, formation—pour rendre possible aux travailleurs d’imaginer de nouvelles contreparties et un nouveau contrat, hors du labeur.

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

 

Dans ce livre, j’ai voulu donner aux services de proximité la place qu’ils méritent dans le discours sur le travail. Les infirmières, femmes de ménage, professeurs, esthéticiennes, coiffeurs, aides à domicile ou encore serveurs de restaurant, ont souvent été les invisibles du travail. Cette invisibilité s’explique par la division sexuelle du travail. Voici un extrait du livre sur ce sujet.

 

« Les « services de proximité » ne sont pas uniquement féminins. Ils englobent même certains métiers plus masculins, comme ceux de policier et de pompier. Malgré tout, il est difficile de comprendre pourquoi ils ont été si absents du discours économique, en tant que catégorie, si l’on n’appréhende pas la question de la division sexuelle historique du travail. Même si l’on trouve de nombreux hommes dans les services de proximité (et de très nombreuses femmes dans d’autres secteurs), on ne peut comprendre les mécaniques à l’œuvre sans regarder la spécificité historique du travail féminin.

 

Une première clef de lecture est la séparation, artificielle mais bien présente, entre travail productif et travail reproductif. Dans notre représentation du monde du travail, il y a, d’un côté, le travail qui produit les biens et services qui seront échangés dans la sphère marchande. De l’autre, on trouve l’entretien, le soin et la reproduction de la force de travail capable d’effectuer le travail de production. Le travail « reproductif » inclut l’entretien de la force de travail présente, mais aussi la création et l’entretien de la force de travail à venir (les enfants).

 

Le travail reproductif est donc largement associé à la sphère privée et domestique. Il comprend tout ce que les individus font pour eux-même sans espérer recevoir de salaire : nettoyer leur domicile, se préparer à manger, élever les enfants, prendre soin de leur personne… Pour les économistes classiques, dont Marx, ce travail de « reproduction » est au service du travail plus noble de « production ». Il lui est subordonné et il lui est secondaire. Puisqu’il est hors de la sphère marchande, il ne fait pas l’objet d’une rémunération autre que celle du salaire productif, censé couvrir production et reproduction.

 

Ces concepts de travail productif et reproductif ont connu un regain d’intérêt dans les analyses féministes visant à attirer l’attention sur la sphère domestique. Ces analyses critiquent la vision dominante du travail féminin présentant ce dernier comme une « révolution » dans les années 1970, alors que, d’après ces critiques, le travail reproductif devrait être inclus dans l’analyse.

 

Pour les féministes marxistes comme la Canadienne Margaret Benston, c’est le mode de production capitaliste qui engendre les inégalités entre les sexes, et la subordination des femmes est une forme d’oppression maintenue pour servir les intérêts de la classe dominante. Les théories féministes marxistes comparent la position des femmes par rapport aux hommes à celle des ouvriers par rapport aux patrons oppresseurs au XIXe siècle. Dans la famille nucléaire, les dynamiques de pouvoir ont fait du travail domestique un travail presque exclusivement féminin, libérant ainsi les travailleurs productifs de la nécessité de reproduire leur propre force de travail. Selon ces théories, l’exclusion des femmes du champ de la production a conduit à la domination masculine dans les domaines à la fois privé et public.

 

Dans les sociétés pré-industrielles et a fortiori pré-capitalistes, les deux formes de travail n’étaient pourtant pas séparées. L’essentiel du travail, artisanal et agricole, se faisait au sein de la cellule familiale, où les rôles n’étaient pas aussi strictement genrés qu’ils ont pu le devenir par la suite. Ainsi, les femmes étaient souvent actives dans le travail productif artisanal. C’est seulement à partir du XVIe et surtout du XVIIe siècle qu’elles ont été formellement exclues des guildes et qu’on leur a interdit d’exercer certaines activités productives. Là où production et reproduction étaient indissociables, le travail féminin était souvent moins dévalorisé. »

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

 

Parmi les « nouveaux travailleurs » sur lesquels beaucoup de choses ont été écrites, il y a les « néo-artisans » et les freelances. Certes, ils ne sont encore qu’une minorité de travailleurs, mais ils montrent la voie à tous. Ce sont les inventeurs de l’ouvrage, ceux qui ont abandonné la division du travail et / ou la subordination pour réinventer leur travail autour des valeurs de l’artisanat.

 

Je suis convaincue que l’exemple des néo-artisans et des freelances en inspirera beaucoup d’autres. Je crois qu’ils révèlent un changement de paradigme beaucoup plus profond qui nous fait quitter l’organisation scientifique du travail pour aller vers autre chose. Il ne s’agit pas de quelques « privilégiés » ou « atypiques », mais des pionniers du futur du travail. Ils révèlent aussi les aspirations de nombreux travailleurs aujourd’hui.

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

 

Un seul ? Peut-être celui-là : la meilleure discipline pour comprendre les transformations du monde du travail, l’économie, et l’entreprise, c’est l’histoire. Ça peut paraître paradoxal, mais pour mieux imaginer le futur, il faut se plonger dans le passé. Lisez des livres d’histoire ! Ça donne des grilles de lecture du monde, de l’inspiration pour innover,  une « boîte à outils » d’une richesse inépuisable pour s’attaquer à tous les problèmes. Ça présente un autre avantage : quand on lit de l’Histoire et des histoires, ça ne se périme pas…

 

En un mot, quelles sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

En ce moment je m’intéresse beaucoup aux corps au travail, y compris sous l’angle médical. Par exemple, le sujet du stress : comment un mécanisme censé nous sauver la vie (montée d’adrénaline pour échapper à un prédateur qui veut nous manger) s’est retourné contre nous pour nous manger à petit feu ? Le sujet des corps au travail rejoint aussi celui des émotions au travail. J’ai une belle pile de livres à lire qui m’attendent sur ce sujet…

 

Merci Laëtitia Vitaud

Le livre : Du labeur à l’ouvrage, Laëtitia Vitaud, Calmann-Lévy, 2019

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