Et si Google n’était que la bourse des connaissances ?

Parlons tout d’abord de la bourse avant d’en venir au moteur de recherche.

Simplifiée à l’extrême, l’histoire de la bourse tient en quelques lignes, voire quelques points :

  • A Chicago, une poignée d’hommes se demandent comment gagner de l’argent. Ils imaginent ensemble un nouveau moyen de faire fructifier leur argent. Ils l’appelleront la bourse.
  • La bourse permettra de spéculer, de parier, de se positionner avec un plus ou moins grand niveau de risques, sur des titres en les achetant ou en les revendant.
  • Ces titres boursiers seront l’expression de la valeur d’une denrée physique : le blé, le riz, le soja, le maïs…
  • La valeur de ces titres (exprimée en tonnes de blé, en tonnes de riz, en barils de pétrole, etc.) dépendra d’aléas qui échappent aux hommes : le temps qu’il fera et qui favorisera une bonne ou une mauvaise récolte de blé, une épidémie qui surviendra et qui fera perdre de sa valeur au maïs, la découverte d’un nouveau gisement de pétrole qui rendra cette énergie beaucoup moins rare qu’auparavant et donc beaucoup moins coûteuse, etc.
  • Il y a donc création d’un jeu basé sur l’incertitude.
  • Cette incertitude permet aux uns et aux autres de parier. Les gains des uns seront les pertes des autres.
  • La valeur d’un titre dépendra du prix auquel les uns sont prêts à l’acheter ou à le vendre à un instant T.
  • Le prix auquel les uns sont prêts à acheter ou à vendre un titre dépendra peu du présent mais davantage du futur et plus particulièrement de la perception qu’ont les autres acquéreurs ou revendeurs de ce titre dans le futur, de ce qu’ils anticipent le concernant :
  • Vont-ils parier sur une mauvaise saison qui pénalisera les récoltes de blé et donc chercher à revendre leurs titres avant qu’ils ne baissent encore plus ?
  • Croient-ils en la probabilité d’une épidémie sur le maïs et donc chercheront-ils à revendre leurs titres avant qu’ils ne baissent encore plus pour acheter du soja dont on sait que le cours est stable ?
  • Sont-ils au courant que la rumeur de la découverte imminente d’un nouveau gisement de pétrole circule mais qu’elle est fausse et donc qu’il vaut mieux :
  • Vendre tout de suite leurs titres de pétrole car lorsque l’on apprendra qu’un nouveau gisement de pétrole est sur le point d’être découvert le cours du pétrole va baisser, puisque cette énergie ne sera plus aussi rare et donc moins chère ?
  • Attendre que la rumeur soit démentie et qu’il y ait un regain d’intérêt pour le pétrole, pour revendre leur titre, à ce moment-là, au plus haut ?

 

Dit autrement, une personne, une entreprise, une institution, un Etat qui détient des titres financiers sait que le prix d’un titre n’est pas fixe. Celui-ci change au jour le jour en fonction de l’offre et de la demande.

Tout le jeu de la Bourse est donc d’acheter des titres lorsqu’ils ne sont pas chers et de les revendre lorsque leurs prix ont augmenté afin d’en tirer un bénéfice.

Avec le temps, celui qui achète et vend des titres en bourse finit par ne plus tellement se préoccuper du titre lui-même mais davantage de ce qu’il suppose que les autres acteurs du marché (acheteurs et revendeurs de titres) croient ou anticipent. Ce qui le préoccupe n’est pas tant la valeur réelle de Facebook, d’Instagram, de Pinterest ou de Snapchat dont il détient des titres, mais plutôt de la valeur que les autres acteurs du marché sont prêts à leur accorder demain.

La net-économie s’est inscrite en championne de la bourse, lui offrant régulièrement des produits (start up) se prêtant merveilleusement à sa logique depuis Yahoo et AOL, jusqu’à Facebook, Apple et Snapchat, en passant par Google, Amazon et eBay.

Puis la bourse a plus récemment poursuivi sa route avec ses dérives : exubérance des investisseurs et des financiers, manque de gouvernance, absence d’un véritable contrôle, sophistication non maîtrisée de l’innovation financière, déficit de la régulation, mauvaise évaluation des risques, déconnexion avec la réalité, transgression des règles éthiques, perte de repères… S’en est suivie la plus grande crise économique mondiale depuis 1929.

 

Bien au-delà de la bourse en tant que telle, le Web a vu émerger un système comparable à celui de la bourse. Nous l’appellerons Google pour faciliter la démonstration, même si l’entreprise américaine est loin d’être la seule responsable du phénomène que nous nous apprêtons à décrire.

Ce moteur de recherche désormais central dans le Web occidental fonctionne comme la bourse, mais non pas avec de l’argent mais avec le savoir et la connaissance.

Si en bourse, le fait que la véritable valeur de l’entreprise A ou B soit moins préoccupante que la valeur à laquelle les autres seront prêts à la payer demain et après-demain importe peu, cet état de fait est plus qu’alarmant lorsqu’il s’applique au savoir, aux connaissances et à la culture.

Tout comme les éléments dans lesquels viennent s’enraciner les titres boursiers (état des récoltes de blé, plus ou moins grandes disponibilités d’une énergie comme le pétrole, stabilité d’une monnaie du fait de la bonne santé économique de son pays…), les requêtes effectuées dans Google dépendent de ce qui les entoure. Le mot tsunami, encore inconnu des occidentaux avant 2004, n’aurait jamais eu une telle cote sur Google (un aussi grand nombre de requêtes) sans le drame qui se déroula récemment dans l’Océan Indien. Kate Middleton n’aurait jamais figuré dans les termes les plus recherchés du Web si Cupidon n’avait décidé de son amour avec le prince William d’Angleterre.

Internet et plus particulièrement Google est une bourse où les mots sont à vendre. Les marques et les agences de communication, marketing ou digital en ont fait un métier (SEO, SEM, etc.). Elles achètent aux enchères des mots clés sur Google Adwords ou ailleurs. En fonction de leur actualité propre et/ou de ce qui les entoure, des termes prennent le devant de la scène ou la quitte. La langue s’en voit changer. Le simple titre d’une chanson du chanteur américain Lee Dorsay, Yes We Can, datant de 1960, prend une toute autre dimension à la fin des années 2000 avec l’engouement planétaire des internautes lors de la première campagne de Barack Obama. Une banale expression comme Allo quoi s’est invitée un temps dans toutes les bouches suite au buzz qu’elle a suscité sur le Web. Le terme habit regagne du terrain face à son synonyme vêtementque les enchères sur Google Adwords ont rendu prohibitif. Le mot denim (idiome plus technique pour désigner ce que nous appelons communément le jean) connaît un sort comparable…

La langue était historiquement séparée en deux :

  • D’un côté les termes de la langue qu’un dictionnaire comprend (le langage passif). Des milliers de mots.
  • De l’autre, les mots effectivement en vigueur (le langage actif), utilisés par celles et ceux qui parlent ladite langue et :
  • Reléguant aux oubliettes des mots, en ne les employant plus du tout parce qu’ils :
  • Enrichissant des mots existants d’un sens nouveau : naviguer sur Internet et plus seulement sur les eaux, surfer sur le web et plus uniquement sur une vague, piloter une moto ou un quad et plus seulement un avion…
  • Donnant un sens littéralement nouveau à des expressions ou des mots : c’est mort, on bouge, il m’a tué…
  • Inventant des expressions : c’est trop pas bien, c’est top, c’est canon, c’est la night, c’est l’hallu, c’est un mytho…
  • Usant de ce qui était autrefois des abréviations (stp, Cdt,…) comme s’il s’agissait de véritables mots.
  • Faisant usages de nouveaux acronymes comme MDR (mort de rire), LOL (laughing out loud)…
  • Utilisant des mots anglais plus courts (« today » pour aujourd’hui, « now » pour maintenant, etc.).
  • Important de nouveaux termes étrangers à l’intérieur de la langue : job, planning, business, management, marketing, dead line, deal, login, buzz, blog, reporting, VIP, dance floor, out… (mots américains), kiff, kawa, bazar, souk, clope (mots arabes), toboggan, mocassin (mots amérindiens), expresso (mot italien), bistrot (mot russe), zen (mot japonais), etc.
  • Introduisant de nouveaux mots : twitter, liker, blacklister, mailer, googleliser, spamer, webinar, hub, clavardage, chater…
  • Proposant des rébus typographiques comme « 2m1 » pour demain, « bi1 » pour bien, « koi 2 9 » pour quoi de neuf, « gt » pour j’étais, « mr6 » pour merci…
  • Invitant à une écriture phonétique : G pour « j’ai », C pour « c’est », NRJ pour « énergie », a12c4 pour « À un de ces quatre », 2m1 pour « demain », bi1 pour « bien », koi 2 9 pour « quoi de neuf ».

 

En somme, la langue est vivante. Historiquement, elle s’est de plus en plus nourrie de ce que nous disons. Et nous nous sommes de moins en moins servis des mots qu’elle nous proposait initialement. C’est l’emploi ou l’abandon des termes dans le langage des individus qui la constitue, la détermine, l’influence, la transforme. C’est l’oral d’aujourd’hui qui préfigure l’écrit de demain et non plus l’écrit d’hier qui conditionne l’oral d’aujourd’hui. Et le digital qui nous encourage à nous exprimer accentue peut-être ce phénomène.

Il en résulte que la langue est désormais triple. S’ajoute au langage actif et au langage passif un langage issu des spéculations d’entreprises pour préempter des mots afin de ressortir en tête des résultats de Google. Un langage dont les contours, la nature et la portée restent à définir. Un langage :

  • Qui circule sur le Web.
  • A cheval entre l’écrit et l’oral.
  • A la croisée de plusieurs langues.
  • Mélangeant volontiers des termes et des symboles rudimentaires. Ex : le verbe Liker et le picto du pouce levé de Facebook.
  • De plus en plus émancipée du langage passif, désormais confiné entre les pages étouffantes des dictionnaires.
  • Plus vivant et planétaire que jamais.
  • De plus en plus dépourvue d’intention esthétique ou stylistique au profit d’une efficacité supposée de la communication.
  • Tendant vers la déconstruction grammaticale et syntaxique avec parfois le mot seul, ou l’expression isolée, se suffisant à eux-mêmes.
  • Influençant la conjugaison, faisant du présent de l’indicatif le temps le plus usité, du fait du caractère interactif, vivant, immédiat et instantané du Web.
  • Associé comme jamais à des marques ou à des activités d’ordre matériel, pratique, immédiate.
  • De plus en plus éphémère. Exemple : l’expression pourtant très usitée pendant des semaines « Qui ne saute pas n’est pas Français » n’aura duré que le temps d’une coupe du monde de football.
  • Chaque jour plus encombrée par des termes dérivés de pratiques commerciales, ou de marques, comme liker (associé à Facebook), twitter (émanant de Twitter), networker (popularisé par Linkedin)…

 

A l’instar de la bourse avec laquelle les hommes ont perdu le contrôle de ce qu’ils avaient créé, nous assisterons peut-être demain à un nouveau type de cracks qui portera sur le savoir, les connaissances, la langue…

Dans l’hypothèse de la réalisation d’un tel scenario :

  • L’appauvrissement ne sera plus économique mais culturel.
  • La défiance ne portera plus sur quelques-uns mais sur nos propres sociétés devenues incapables de préserver leurs propres langues.
  • Aucun FMI des mots ne sera en mesure de se substituer aux acteurs n’ayant plus les moyens d’honorer leurs créances.

 

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Extrait du livre Concentrés de futurs, ouvrage collectif co-signé par Bertrand Jouvenot, paru aux Editions Kawa en mars 2014, broché, 28€45.

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