Bonjour Pierre Vican. Le numérique oblige de plus en plus à prendre la parole, mais par écrit, et devient un impératif qui s’impose aux dirigeants, aux leaders, aux décideurs, aux marques… Vous avez prêté votre plume à maintes reprises, pour jouer le rôle de nègre. Notre question qui tue : “Qu’est-ce qui fait que le nègre cesse d’être l’auteur d’un livre ou au contraire le reste ?”

Beaucoup de livres sont rédigés par des « prête-plumes ». Ce sont des écrivains à gage chevronnés qui œuvrent pour le compte de leurs clients en direct ou via une maison d’édition. Tour d’horizon des règles régissant la paternité des œuvres rédigées par les écrivains de substitution. 

« Prête-plume », un terme recommandé pour remplacer celui, trop péjoratif, de « nègre littéraire »

L’emploi du mot « nègre » pour décrire l’activité consistant à prêter sa plume soulève une polémique initiée récemment par le CRAN, le Conseil représentatif des associations noires. Le terme de « nègre littéraire » laisse désormais place à d’autres appellations pour éviter sa connotation péjorative. « Prête-plume » est désormais recommandé par les institutions officielles comme le ministère de la Culture pour décrire l’activité de « ghost writer » ou de « shadow writer » cher aux Américains. Mais d’autres termes sont possibles et le choix est vaste. Nous pouvons en énumérer à foison : conseil littéraire ; conseil éditorial ; coach littéraire ; aide à l’écriture ; biographe ; écrivain conseil ; écrivain fantôme ; écrivain de l’ombre ; prêteur de plume ; accompagnant littéraire ; écrivain privé ; écrivain de substitution ; auteur caché ; écrivain à gage.… et j’en passe.

On comprend aisément qu’il ne soit plus envisageable d’employer le terme de « nègre littéraire ». Cette expression apparue au 18e siècle décrivait ceux qui rédigeaient des romans ou des œuvres d’un genre ou d’un autre au bénéfice d’auteurs « officiels » qui signent de leur nom leur ouvrage. Ils se spécialisent dans la discrétion, taisent leur contribution, ne pouvant se prévaloir publiquement de leurs interventions pourtant essentielles. Sans eux, bon nombre d’œuvres ne seraient jamais parues. Celui qui a les feux de la rampe, qui est invité dans la presse et les émissions radio-télévisées, qui se montre dans les séances de signature et donne des conférences, est celui dont le seul nom figure sur la page de titre de l’œuvre publiée.

Une cohabitation d’auteurs de plus en plus acceptée sur la couverture

Les choses sont cependant en train d’évoluer. On trouve en effet souvent des livres sur lesquels apparaissent les deux noms, l’auteur officiel à côté du collaborateur, qui est souvent un journaliste. On rencontre par exemple la mention : « …accompagné de… » ou d’autres formules du même genre sur la couverture. On peut aisément le constater, les stars sont de moins en moins réticents à dire que leurs livres sont co-écrits par des écrivains professionnels, dont le nom figure officiellement en bonne place à côté du leur.

Dans le domaine de la paternité d’une œuvre littéraire, l’écriture peut donc se prêter à diverses options qui touchent la relation d’un auteur officiel avec son prête-plume. Ces relations contractuelles ne peuvent cependant modifier la notion de paternité d’un manuscrit. Une problématique qui existe également dans d’autres domaines littéraires comme celui du théâtre, du scénario de film, d’œuvres de non-fiction, etc.

Justement, puisque nous parlons de cinéma, le film The Words de Brian Klugman et Lee Sternthal, paru en 2015, soulève la dramatique question du détournement de manuscrits, qui est tout de même un autre sujet. Un film en tous points splendide, magnifiquement interprété notamment par Bradley Charles Cooper. Rory Jansen, jeune auteur new-yorkais, a des difficultés à se faire publier. Alors qu’il est en voyage de noces à Paris, son épouse Dora lui offre un vieux porte-documents qu’elle a déniché dans une brocante. Rory y découvre un manuscrit oublié, contant une histoire extraordinaire. Il décide de se faire passer pour son auteur et parvient à le faire publier sous son nom. Le roman devient un best-seller et le jeune contrefacteur rencontre le succès. Mais il va croiser la route du véritable auteur… Ce drame n’est pas sans rappeler les mésaventures de certains écrivains qui se sont fait voler leur ordinateur contenant leur manuscrit ou leur enveloppe oubliée sur la banquette de leur voiture… Il y a aussi le fameux film The Ghost Writer ou Ewan McGregor joue le prête-plume d’un politicien anglais…

Code de la propriété intellectuelle : l’auteur jouit d’un droit de propriété exclusif

En France, le Code de la propriété intellectuelle régit la paternité littéraire. Ce code vise à protéger les œuvres de l’esprit et à donner aux créateurs une reconnaissance et un avantage financier de leur création. Que dit le Code en substance ? « L’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous. Ce droit comporte des attributs d’ordre intellectuel et moral ainsi que des attributs d’ordre patrimonial. »

Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait croire, celui qui prête sa plume est le véritable auteur de l’œuvre pour la rédaction de laquelle il est sollicité. C’est d’ailleurs ce que rappelle Emmanuel Pierrat, spécialiste en droit de la propriété intellectuelle et juriste de la SGDL, la Société des gens de lettres. « Il serait illusoire pour un éditeur, précise-t-il, de croire que la signature d’un contrat de prête-plume – c’est-à-dire de louage de services –, même assortie d’une clause lui faisant obligation de ne pas se dévoiler, puisse empêcher le prête-plume de révéler son identité et d’obtenir l’attribution des droits qui lui sont reconnus au titre de la propriété littéraire et artistique. […] Dans un tel cas, le prête-plume est soit le véritable auteur du manuscrit, ou un des co-auteurs. »

Le même code stipule que « le droit d’auteur bénéficie à la personne qui a créé l’œuvre. […] L’existence ou la conclusion d’un contrat de travail ou de commande par l’auteur d’une œuvre de l’esprit ne le dépossède pas de ses droits. Aussi l’employeur ou le commanditaire n’est-il pas automatiquement titulaire des droits d’auteur sur l’œuvre réalisée pour son compte. La conclusion d’un contrat prévoyant explicitement la cession des droits de l’auteur est requise. » Mais quel client le sait vraiment ? Notons qu’en cas de mésentente, si le prête-plume revendique des droits d’auteur, il lui appartiendrait d’apporter la preuve qu’il est l’auteur ou le co-auteur de l’œuvre.

Céder des droits permet seulement à l’ayant-droit – le bénéficiaire de la cession – d’utiliser ou d’exploiter l’œuvre de l’auteur dans des conditions prévues dans un contrat de cession. Le non-respect des conditions d’une cession de droit par l’ayant droit (le client du prête-plume) l’expose alors à des poursuites pour contrefaçon. D’autre part, il est impossible en droit français de céder des droits d’œuvres futures, c’est-à-dire non encore créées.

Par conséquent, l’achat d’une œuvre littéraire ne donne à son propriétaire aucun des droits moraux et patrimoniaux dont jouit son auteur. Une solution consisterait à prévoir un contrat de prestation dans lequel le prestataire se présente, par exemple, comme « coach littéraire » de son client. Car la notion d’auteur est liée à la nature de sa prestation, sa véritable contribution à la création. Le simple fait par exemple de corriger un manuscrit confié par un client ne fait pas du correcteur l’auteur de l’œuvre.

Cela soulève la question de l’œuvre de collaboration et de l’œuvre commune, des cas de figure connus du monde de l’édition. L’œuvre de collaboration est définie à l’article L. 113-2 du Code de la propriété intellectuelle comme « l’œuvre à la création de laquelle ont concouru plusieurs personnes physiques ». Cela rejoint l’exemple du journaliste présenté plus haut. De son côté, l’œuvre collective est celle « dans laquelle la contribution personnelle des divers auteurs participant à son élaboration se fond dans l’ensemble en vue duquel elle est conçue ». Nous pouvons prendre pour exemple des écrits où il est impossible d’identifier la contribution exacte de chaque co-auteur. Les situations sont parfois un peu plus complexes mais les principes sont là.

Il existe donc deux solutions : soit le client accepte (et il ne peut faire autrement) de « partager » la paternité de son œuvre avec son prestataire, soit il s’arrange pour signer un contrat de louage qui cerne la nature de la prestation de manière que le prête-plume n’intervienne pas comme écrivain mais plutôt comme une sorte de coach littéraire comme nous le suggérons.

Pourquoi faire appel à un prête-plume pour rédiger son livre ?



Crédit image : Victoria Borodinova on Pixabay

Dans mon activité d’écrivain à compte privé, j’ai l’habitude de répondre à des sollicitations très diverses. Par exemple :

  • Il y a l’entrepreneur qui a réussi et souhaite transmettre son savoir-faire, en le présentant sous la forme d’une méthodologie, d’un témoignage, d’un guide pratique.
  • Il y a l’entreprise qui projette de réaliser un livre-cadeau pour l’anniversaire de la société. Elle souhaite offrir un beau livre à ses clients, ses fournisseurs et ses employés.
  • Il y a le coach qui souhaite écrire un nouveau livre mais qui manque de temps bien qu’il ait toutes les idées en tête et même les compétences pour le rédiger.
  • Une association cherche à sensibiliser l’opinion, la presse, les pouvoirs publics sur un sujet de société pour lequel elle se bat. Elle décide de publier un livre et cherche un journaliste.
  • Une personne privée peut vouloir écrire ses mémoires mais manque de compétences rédactionnelles.
  • Des artistes, des acteurs de cinéma, des hommes politiques, des sportifs souhaitent se faire publier.
  • Il y a aussi le chercheur, le découvreur, l’ingénieur hors des sentiers battus, le thérapeute convaincu de l’efficacité de son art, etc.
  • Même le domaine des activités marketing recourt parfois à l’écriture d’un livre pour accroître la notoriété d’un client ou faciliter l’acquisition d’un nouveau marché.
  • Des romanciers qui projettent la rédaction d’un livre ambitieux ont parfois besoin d’une plume pour être secondés. Paul Loup Sulitzer, l’auteur du Roi vert, de Money, de Fortune, tous des best-sellers internationaux, avait une équipe de documentalistes et de correspondants dans différentes parties du monde qui lui fournissaient des informations indispensables et rédigeaient des projets de chapitre.

Nombreux sont donc les prétextes pour faire écrire un livre par un biographe, un journaliste ou un accompagnateur littéraire.

La création littéraire est une discipline exigeante. Seuls celles et ceux qui sont passés par elle ou les professionnels de l’édition en savent quelque chose ! Il faut être coutumier des remises en question permanentes, des longues réécritures, du processus de réaménagement du manuscrit, des nécessités de la recherche documentaire, des exigences stylistiques, etc.

Aussi les ressources pour confier ce travail de gestation sont diverses. On peut faire appel à une agence de communication, de relations publiques, à un professeur de français, à un journaliste qui connaît le domaine en question ou à un prestataire indépendant dont le métier est avéré. En principe – mais nous venons de voir que la législation est très claire sur ce point et cela dépend de la nature de l’intervention pour son client – le prête-plume ne pourra pas se prévaloir de son travail et de son concours. Il ne pourra pas dire publiquement qu’il a accompagné son client – l’auteur officiel – dans la rédaction de son livre à moins de le trahir.

À moins du contraire, les commanditaires ne tiennent absolument pas à ce que l’on apprenne qu’ils n’ont pas écrit eux-mêmes leur livre. C’est parfaitement légitime et le prestataire a tout intérêt à respecter la clause de confidentialité qui le lie, ne serait-ce que pour la sauvegarde de sa déontologie et le respect de ses clients.


Quelles sont les prestations que peut proposer un prête-plume?

L’écriture de commande peut se prêter à différents types d’intervention. Elles dépendent des besoins du client et de l’état dans lequel se trouve son projet littéraire. Un écrivain professionnel qui loue ses compétences doit être capable de répondre à n’importe quelle situation. Une limite cependant : le prête-plume doit pouvoir maîtriser le sujet de l’œuvre qui lui est confiée.

  • Il y a le professionnel, expert dans son activité, qui a passé plusieurs années à essayer d’écrire son livre mais qui ne parvient pas à obtenir un résultat satisfaisant. Il est bloqué, frustré, et finit par reconnaître la nécessité de recourir à un écrivain extérieur.
  • Le client qui n’a écrit qu’une page ou deux de notes très synthétiques. Faisant confiance à son coach littéraire, il lui donne le champ libre pour développer ses idées et remplir 250 pages.
  • Celui qui a tout structuré, chapitre par chapitre, avec toutes les autres parties du plan mais ne se sent pas capable d’écrire ou manque de temps pour le faire.
  • Le consultant en entreprise qui rédige tout, de a à z, étant très sûr de lui. Il demande une légère réécriture de son manuscrit au prestataire. En définitive, son texte est impubliable et doit être repris en totalité.

Là encore, toutes les éventualités sont possibles. Pour l’anecdote, Inès de la Fressange dont la biographie a été rédigée par une journaliste au moyen de plusieurs interviews était Invitée à la télévision à propos de son best-seller. Elle avoua sans aucune retenue n’avoir jamais lu l’ouvrage depuis sa parution… J’ignore sous quelles conventions l’ouvrage a été rédigé mais c’est bien sûr elle qui bénéficiait des feux de l’actualité.

L’écriture est une discipline exigeante qui demande de la patience, une grande maîtrise de la langue, de l’expérience, de la détermination, sans parler de la gestion des informations et du style. L’avantage du prête-plume est d’apporter un regard expert et original sur les projets de ses clients.

Lors d’un premier entretien, le prestataire aide son client à déterminer l’enjeu et les caractéristiques de son projet. Des informations clés comme

  • l’objectif marketing de l’ouvrage
  • le ou les publics cibles auxquels s’adresse le futur livre
  • la problématique que le client souhaite résoudre pour son entreprise
  • le thème que va traiter son livre
  • les retombées qu’il escompte par la publication de votre document sont souvent indispensables. Mais cela est fonction de la nature du projet.

Le prête-plume peut procéder à la conception d’un plan rédactionnel, généralement accompagné d’un « chemin de fer » (vision par chapitre de chaque article avec ses titres et ses rubriques, tableaux, iconographie, etc.). Des essais de texte seront habituellement effectués de manière à permettre de juger de la qualité de la prestation éditoriale. Le client a toute latitude pour demander au prestataire les corrections qu’il estime nécessaires. La rédaction proprement dite est souvent effectuée sur la base d’interviews planifiées.

En conclusion

Le besoin d’écrire et d’être publié connaît une tendance à la hausse du fait de la digitalisation des informations. Il est possible de faire réaliser un ouvrage de bonne facture en faisant appel à un professionnel. L’essentiel est d’avoir un message à transmettre et de déterminer le style dans lequel il sera diffusé. Les avantages apportés par la fonction de prête-plume sont indéniables à l’heure où la parution d’un livre à compte d’éditeur ou à son propre compte contribue à donner à son activité une reconnaissance méritée.

Merci Pierre Vican

Propos recueillis par Bertrand Jouvenot | Consultant | Auteur | Speaker | Enseignant | Blogueur

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Le principe de la Question qui tue et les règles du jeu sont simples :

1 – L’interview est composée d’une seule et unique question.

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