La philosophie est à la mode et s’invite même dans l’entreprise. L’occasion de se demander si les philosophes eux-mêmes auraient fait de bons collaborateurs, de bons managers, de bon leaders. Pour y répondre nous avons posé notre question qui tue à Jérôme Lecoq, philosphe-praticien : ” Quel philosophe aurait fait un bon manager ?” La réponse est passionnante.

 

Quand on me demande quel philosophe aurait fait un bon manager, il n’y a qu’un nom qui me vienne à l’esprit : Socrate. Pourquoi ?

 

Premièrement parce que Socrate ne prêche pas, n’ordonne pas, n’impose pas, ne fait pas la leçon : il questionne et invite son interlocuteur, par des déductions faites à partir de ses réponses, à mettre au jour les présupposés qui le font agir. Socrate met en lumière les motivations des hommes et leur permet de s’auto-examiner et de s’orienter dans leur vie en pleine conscience.

Les interlocuteurs de Socrate finissent par mieux se connaître et par conséquent mieux choisir leurs actions en fonction d’une finalité et de valeurs qui leur paraissent adéquates : ils donnent du sens à leur action en réfléchissant dessus grâce aux questions de Socrate.

Or le rôle principal du manager est de donner du sens aux actions qu’il demande d’effectuer : ce sens repose sur une finalité, un projet clair et désirables pour des collaborateurs qui possèdent les compétences pertinentes. Le bon manager doit donc connaître ses collaborateurs ainsi que les compétences requises par le travail qu’il leur demande d’effectuer. Or pour cela le questionnement socratique est un outil formidable.

 

Deuxièmement Socrate est un praticien : il fait, il montre, il démontre, il donne l’exemple plutôt que de dire comment il faut faire les choses. Socrate est une méthode de dialogue à lui tout seul et il inspire les autres par son exemple et son courage, pas par ses discours. Tout manager inspirant doit lui-même inspirer les autres par son comportement irréprochable et ses “faits d’armes”. Il n’a pas besoin de s’appuyer sur une quelconque autorité hiérarchique pour avoir de l’autorité : il l’exercice naturellement, quotidiennement. Plus précisément, même s’il dit, Socrate fait en même temps car toutes ses paroles (questions, objections, discours…) n’ont qu’un seul but : mettre à l’épreuve de lui-même son interlocuteur.

 

Troisièmement, Socrate est généreux et bienveillant. Il fait en sorte que ceux à qui il parle se soucient de leur âme plutôt que de leurs affaires quotidiennes et d’acquérir richesses et pouvoir. C’est la raison pour laquelle il passe énormément de temps à dialoguer avec tout un chacun sans exclusive pour les personnes riches ou de pouvoir : tout être humain l’intéresse pour sa capacité à philosopher, même les esclaves comme on le voit dans le dialogue de Platon “le Ménon”. N’importe qui peut venir trouver Socrate et le questionner ou le défier, il est toujours ouvert au dialogue.

Un bon manager doit également se rendre disponible pour ses collaborateurs ce qui signifie que le management n’est pas une tâche annexe d’un manager mais c’en est la principale. Tous les managers qui disent qu’ils n’ont plus le temps de s’occuper de leurs collaborateurs ne sont de facto plus des managers mais des technocrates, des experts, des chefs de projet ou des gestionnaires administratifs. Ainsi Socrate revendique-t-il une certaine oisiveté qui lui permet de répondre aux nombreuses sollicitation dont il fait l’objet.

 

Quatrièmement Socrate est exigeant et rigoureux dans sa pratique du dialogue : il exige des choix clairs, des arguments, une position pour ou contre

Il demande à ses interlocuteurs d’être brefs et synthétiques, de ne pas faire de longs discours. Il leur demande aussi de ne pas s’énerver, de ne pas s’emporter et de ne pas s’attacher à leurs opinions mais au contraire de prendre un certain plaisir à les déconstruire, d’embrasser l’ignorance comme une incitation à l’apprentissage continuel sur soi et le monde. Il les entraîne à être toujours en mouvement, toujours en quête, jamais en repos de l’esprit, jamais “arrivés” ou “parvenus”. Il leur apprend la pensée comme un exercice d’hygiène mentale et de conduite spirituelle.

Or un bon manager peut également jouer ce rôle d’entraîneur de la pensée : il pousse ses collaborateurs à interroger leurs propres valeurs et à se poser des questions sur eux et leur entreprise.

De ce point de vue je dirais qu’il n’y a pas de raison qu’un manager ne puisse pas aider ses collaborateurs à faire un examen de leur existence et de leur conscience, à développer des compétences qui dépassent largement le cadre du travail. Un bon manager devrait considérer qu’un être humain est indivisible et ne peut pas durablement cantonner son être à une “fonction” ni se couper durablement de ce qui fait ce qu’il est : sa vision du monde, ses émotions, sa manière de penser, bref son être.

Cela sort probablement de l’objet de son contrat de travail mais il me semble déraisonnable d’exiger de la performance d’une personne si vous n’êtes pas prêt à vous “coltiner” avec son être dans toutes ses dimensions. Cependant le manager doit aussi faire en sorte que le discours et les comportements restent dans le domaine de la raison, un bon manager doit par conséquent faire appel avant tout à la raison de ses collaborateurs et s’assurer qu’ils ne la perdent pas.

 

Cinquièmement Socrate inspire confiance car il est la transparence même : il dit les choses telles qu’elles sont, avec courage, sans crainte de vexer ou de blesser les gens, mû par la conviction que la conscience est toujours préférable à l’ignorance (mais il s’agit ici d’une véritable ignorance, d’une inconscience et pas d’une ignorance feinte). Ainsi les problèmes sont immédiatement portés au dialogue et n’ont pas le temps de prendre de l’ampleur comme c’est le cas dans les entreprises où la crainte, les non-dits, l’auto-censure et le consensus poli sont la règle. Socrate fait confiance à la puissance de l’être humain pour surmonter les problèmes à partir du moment où il en a conscience. Evidemment sa franchise ne plaît pas à tout le monde et un Socrate manager provoquera inévitablement des “clash” avec ses collègues managers, des vexations, des dégonflements d’egos surdimensionnés. Mais l’authenticité et la vérité sont à ce prix.

Merci Jérôme Lecoq

Article initialement publié

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