Il y a encore une dizaine d’années, on louait l’exemplarité de l’internet comme étant l’outil d’un renouveau démocratique. Aujourd’hui, rumeur, fake news, harcèlement, propagande, surveillance généralisée… hantent le débat public. Comment un tel retournement a-t-il pu s’opérer? Le pouvoir se loge au cœur même des technologies et Internet porte en lui un modèle communautariste qui favorise les clivages. Tel est la thèse de Romain Badouart, l’auteur du Désenchantement de l’Internet: Désinformation, Rumeur et Propagande. Interview.

 

 

Bonjour Romain, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

 

Quand j’ai commencé à m’intéresser aux enjeux politiques d’internet, il y a une quinzaine d’années, on avait le sentiment, dans les milieux scientifiques, médiatiques ou militants, d’une très forte confiance envers le potentiel émancipateur d’internet. Le réseau portait en lui un projet démocratique, celui de la libération de la parole, offrait une tribune aux sans-voix et donnait à la société civile les moyens de s’organiser pour mener des actions collectives pour se faire entendre. Au cours des années 2010, on a assisté à un retournement de l’opinion, et dans les médias, on parlait dorénavant de surveillance généralisée, de désinformation, de cyberharcèlement, etc. Comme si internet, subitement, était devenu une menace pour le fonctionnement des démocraties.
Ce revirement, comme d’ailleurs les croyances initiales, me paraissaient exagérées, et j’ai voulu faire une synthèse (forcément non exhaustive) de travaux en sciences sociales sur ces questions, pour voir si ces craintes étaient fondées. J’ai aussi voulu que le livre soit le plus accessible possible, en donnant notamment beaucoup d’exemples, parce que ces enjeux nous concernent tous, en tant que citoyennes et citoyens.

 

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

 

Le passage qui représente le mieux le livre dans son ensemble, c’est peut-être l’introduction, car j’ai essayé d’identifier les grands principes du fonctionnement du débat public en ligne. La fin des « gatekeepers » traditionnels tout d’abord, remplacés par les algorithmes de classement des informations des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. La reconfiguration de la parole d’autorité dans le débat, depuis une logique de statut vers une logique d’évaluation collective avec les communautés en ligne, puis vers une logique de popularité avec les réseaux sociaux, engendrant la formation d’un marché noir de la notoriété. L’effacement entre vie privée et parole publique, où les expériences du quotidien font l’objet de controverses publiques. La dimension identitaire du partage d’information, quand les posts que nous publions servent de support à des prises de position personnelles. La participation « push button », à travers les likes, les retweets et toutes ces fonctionnalités qui permettent de nous exprimer à moindre frais. Les mécanismes d’auto-conviction, à travers les recommandations des plateformes en fonction de nos usages passés, qui nous maintiennent dans des bulles informationnelles. Les dynamiques de re-centralisation du web, autour de quelques grands services, qui livrent aux plateformes un pouvoir énorme sur la régulation de la parole publique en ligne. A partir de ces sept caractéristiques, l’idée était d’étudier différentes controverses récentes liées au rôle d’internet en démocratie.

 

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

 

En ce moment je m’intéresse beaucoup à la question de la régulation des contenus sur internet, en ce qu’ils touchent à des enjeux essentiels de censure et de liberté d’expression. Dans ce domaine comme dans d’autres, il y a un principe propre à la gouvernance du numérique qui est celui d’équilibre des pouvoirs. Sur internet, aucun acteur, aussi puissant soit-il, ne peut décider seul de l’institution de nouvelles normes : les états doivent s’assurer de la bonne volonté des plateformes pour faire appliquer leurs lois, le pouvoir des plateformes est lui-même lié aux usages des internautes qui peuvent se détourner de leurs services, l’implémentation des choix des acteurs techniques dépend en partie du bon vouloir du marché, etc. Il existe ainsi un principe de « gouvernance multi-partenaire » qui veut que pour « gouverner » internet, il faut réunir autour de la table les pouvoirs publics, les acteurs privés, les communautés techniques et les associations de défense des droits des internautes. Je suis convaincu que ce principe, qui était dans les années 2000 appliqué à la gestion des ressources techniques d’internet, sera dans les années 2020 un principe qui permettra de lutter efficacement contre la désinformation ou la haine en ligne tout en garantissant la liberté d’expression des internautes.

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

 

De toujours un garder un oeil critique sur les innovations techniques! Les technologies sont des projets politiques exprimés sous une forme technique, elles servent les intérêts des uns en guidant les usages des autres. Il faut en avoir conscience et apprendre à décrypter les injonctions qui se cachent derrière les boutons et les applications. Par ailleurs, puisque votre blog s’adresse avant tout à un public qui s’intéresse aux enjeux du marketing en ligne, j’ajouterais que se tourner vers l’histoire du numérique peut s’avérer très utile pour saisir les transformations en cours. J’enseigne dans des masters en communication, et je constate souvent une forme de fascination chez les étudiants pour la nouveauté, comme si la toute dernière innovation faisait forcément table rase du passé. Or, à chaque nouvelle innovation, ce sont les mêmes espoirs et les mêmes craintes qui réapparaissent. Par exemple, les débats que nous avons aujourd’hui autour de l’intelligence artificielle ressemblent beaucoup à ceux qui existaient au début des années 1990 avec l’émergence d’une nouvelle génération de super-calculateurs. Apprendre l’histoire d’internet et des technologies du numérique, c’est mettre en contexte l’innovation, interpréter ses ressorts sur le moyen terme et mieux appréhender les transformations à venir.

 

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

Comme je le disais dans une précédente réponse, je m’intéresse beaucoup à la question de la régulation des contenus sur internet. Après les controverses sur les « fake news » et les discours de haine, différents pays, dont la France, ont voté de nouvelles lois pour réglementer plus strictement les discours sur internet et les réseaux sociaux. Cet effort de régulation peut paraître légitime, au vu des nouvelles techniques de manipulation de l’opinion en ligne ou de la propagation d’une parole raciste, homophobe ou misogyne particulièrement violent dans certains espaces de débat. Mais il présente également un certain nombre de risques pour la liberté d’expression : privatisation de la censure, opacité et automatisation des mécanismes de modération, invisibilisation de certains types de discours, etc. L’enjeu est aujourd’hui de garantir des formes de gouvernance des contenus réellement démocratiques, et ces formes restent encore aujourd’hui à inventer.

 

 

Merci Bertrand.

 

Propos recueillis par Bertrand Jouvenot | Conseiller | Auteur | Speaker | Enseignant | Blogueur

 

Le livre : Désenchantement de l’Internet: Désinformation, Rumeur et Propagande, Romain Badouard, FYP Éditions, 2017.

%d blogueurs aiment cette page :