Si elles nous voyaient taper sur nos claviers, nos grands mères rigoleraient de notre bêtise. Nous utilisons tous quotidiennement les technologies les plus avancées. Mais sans savoir qu’elles reposent encore largement sur des archaïsmes vieux de plus d’un siècle. Explication.

Comme vous êtes Français, le clavier de votre ordinateur, de votre tablette et de votre smartphone est un clavier AZERTY (un clavier dont les premières lettres forment le mot azerty). Si vous étiez Américain vous auriez un clavier QWERTY. Mais pourquoi au juste ?

Tout en avançant, les nouvelles technologies reculent

Il y a près d’un siècle et demi, le tout premier clavier apparaît. Il surplombe la machine à écrire que vient d’inventer Christopher Latham Sholes, en 1868. Bien naturellement, C.L. Sholes équipe son premier prototype d’un clavier dont les lettres sont sagement alignées par ordre alphabétique. Mais deux problèmes se posent alors. D’une part, en tapant rapidement, les bras de la machine qui permettent de frapper les lettres sur le papier se chevauchent et se bloquent. D’autres part, ces mêmes bras ne redescendent pas assez vite après la frappe.

Première machine à écrire de C.L. Scholes

C.L. Sholes a alors une idée géniale. Au lieu d’essayer de résoudre les problèmes liés aux bras de sa machine à écrire, pourquoi ne pas changer l’ordre des lettres du clavier ? Le clavier QWERTY vient de naître.

Dans la foulée, C. L. Sholes vend les droits de son invention à un dénommé Densmore qui a son tour les vend au célèbre armurier Remington, en 1873. La première machine à écrire vient de naître, équipée d’un clavier que nous utilisons encore aujourd’hui, bien que parfaitement contre productif en terme d’écriture.

Exactement un siècle après le lancement de la première machine à écrire Remington, les projets des premiers micro-ordinateurs sont dans les cartons des premières start up de la Silicon Valley et Apple marquera l’histoire avec les lancements de ses premiers modèles. Eux aussi dotés de claviers QWERTY ou AZERTY.

Nos machines ont plus d’un siècle de retard

L’un des tous premiers Macintosh d’Apple

Pourtant au moment où les premiers ordinateurs individuels apparaissent, les énormes limites et défauts des claviers AZERTY et QWERTY sont largement connus : aucune prise en compte de la forme des mains (longueur des doigts notamment), pas de cohérence entre les positions des lettres et leurs occurrences ou le nombre de fois qu’elles sont utilisées dans la langue, ni de leurs combinaisons…

Dés 1932, August Dvorak, un cousin éloigné du célèbre compositeur, repense complètement le clavier QWERTY. Il invente le clavier DVORAK qui réduit de deux tiers le nombre de mouvements nécessaires que les mains doivent effectuer pour écrire au moyen d’un clavier. Les bénéfices sont très vite vérifiés :

  • Confort accru qui réduit considérablement les tendinites et autres pathologies générées par l’usage intensif d’un clavier classique.
  • Saisie plus rapide (+20%).
  • Diminution considérable du nombre d’erreurs de frappes (50%).
  • Apprentissage plus rapide (18 heures pour parvenir à taper 40 mots à la minute avec un clavier DVORAK, contre 56 heures avec un clavier QWERTY).

August Dvorak passera le restant de sa vie à s’évertuer à convaincre les fabricants de machines, leurs inventeurs, les industriels, les financiers, mais en vain. Il parviendra simplement à attirer un peu l’attention du grand public en 1936, en écrivant un livre intitulé Type Writing Behavior, qu’il rédigera en tapant sur un clavier DVORAK naturellement.

Peu importe, les Bob Taylor et Alan Kay (Xerox), Bill Gates et Paul Allen (Microsoft), Steve Jobs et Steve Wosniak (Apple), lanceront des ordinateurs avec des claviers QWERTY et AZERTY. Pourquoi ? Pour faciliter la reconversion des dactylos au traitement de texte sans doute. Cependant les charmantes dactylos ont pris leur retraite depuis bien longtemps et nous continuons à commercialiser des machines (ordinateurs, tablettes, smartphones) devenues des incroyables concentrés des meilleures technologies du moment, mais équipées de claviers contre-productifs, non ergonomiques et inadaptés à l’homme. Comme si le dernier modèle de la voiture sans conducteur de Tesla devait se démarrer à l’aide d’une manivelle.

Le pire est à venir

La textonite n’est pas loin

Tandis que des stars du web comme Matt Mullenweg (co-développeur de WordPress) ou encore Tim Feriss (auteur et entrepreneur à succès) utilisent DVORAK ou encore COLEMAK, un autre clavier mis au point par Shai Colemen en 2006 et tout aussi performant, le commun des mortels s’évertue encore à taper rapidement sur des claviers inappropriés.

Plus incroyable encore, la dernière grande réalisation d’August Dvorak fut la mise en point d’un clavier permettant de taper à une seule main. Un peu comme sur un smartphone me direz vous ! Alors pourquoi s’évertuer à taper avec un seul pouce sur un clavier parfaitement inadapté. Le nombre de tendinites du pouces, chez les jeunes, en dit long. Si August Dvorak était encore parmi nous, il réfléchirait certainement à la mise au point d’un clavier utilisable avec seulement deux pouces, voire un seul.

Ensuite, puisque le positionnement des lettres d’un claviers influent largement sur la rapidité, le confort et la qualité de l’écriture, pourquoi les constructeurs Chinois ou Coréens se bornent encore à proposer eux aussi des claviers QWERTY ?

Pour finir, pourquoi habituer nos enfants dés le plus jeunes âges à utiliser les claviers dont nous connaissons désormais les limites et les défauts ?

S’il vivait encore, Steve Jobs nous répondrait sans doute en tapant sur un clavier QWERTY, qu’il n’en sait rien. Ou que les limites du progrès en général, et technologique en particulier, proviennent parfois davantage de l’esprit humain que des techniques elles-mêmes. Quoiqu’il en soit, il convient de se demander si l’avenir technologique s’écrira éternellement en QWERTY.

Bertrand Jouvenot | Consultant | Auteur | Speaker | Enseignant

PS : vous voulez savoir comment passer en mode DVORAK sur votre ordinateur ? C’est par ici :

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