L’homme bionique n’en est plus simplement au stade de projet. La Chine mise sur des « surhommes » génétiquement améliorés qu’elle espère envoyer un jour dans son palais lunaire. Jeff Bezos, le patron d’Amazon travaille d’arrache-pied à la création d’entrepôts logistiques en apesanteur. Elon Musc, l’incroyable fondateur de Tesla à qui l’on prête une vision comparable à celle de Thomas Edison, a choisi Mars comme destination finale de sa fusée Falcon Heavy. Et si la science-fiction dépassait la réalité ? Pour répondre, que pouvions nous faire de mieux que d’interroger l’auteur du livre : Voyage au centre de la Tech.

 

1. Bonjour Agnès Zevaco, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

C’est une excellente question. La science-fiction, en effet, est un genre historiquement populaire dans certains secteurs de l’économie : les télécoms, l’informatique, l’industrie spatiale ou la défense par exemple accordent une place centrale à l’anticipation. Dans ces domaines, l’imaginaire des auteurs de S.F. et celui des scientifiques et des ingénieurs s’influencent réciproquement depuis longtemps. Prenons le domaine spatial. Le fait que la Nasa ait nommé « Enterprise » son premier vaisseau témoigne de la dévotion d’un certain nombre d’ingénieurs pour Star Trek. Les scientifiques ont puisé à de multiples reprises leur inspiration dans cette série-culte des années 60. Il en va de même pour Star Wars ou plus récemment Seul sur Mars, véritable clip promotionnel pour la Nasa et les agences spatiales du monde entier. L’horizon d’attente visionnaire installé par la science-fiction justifie aussi l’importance des capitaux mis en jeu.

L’espace constitue donc un véritable terrain de jeu pour les auteurs de S.F. qui participent depuis l’origine, avec les scientifiques, à la coconstruction d’un imaginaire alimentant les fondements inconscients de la politique spatiale. Plus récemment, l’Agence spatiale européenne a lancé une étude visant à rechercher dans la littérature de science-fiction les idées de technologies pouvant faire l’objet d’approfondissements sérieux et déboucher sur des applications.

Il en va de même du secteur de la défense qui a recours à des auteurs de science-fiction depuis plus d’un demi siècle. Les échanges de 1959 entre Isaac Asimov et la Defense Advanced Research Projects Agency (Darpa) viennent d’ailleurs d’être publiés sur le site MIT Technology Review. Le scientifique Arthur Obermayer, qui travaillait alors avec la Darpa sur un projet de défense antimissile balistique, explique que la célèbre agence cherchait des collaborateurs pensant « out of the box ». Il n’est pas neutre qu’aujourd’hui un très sérieux collectif européen de 80 grands groupes et organismes de recherche appelant à créer une agence franco-allemande dédiée à l’innovation de rupture choisisse de s’appeler … JEDI ! L’acronyme signifie Joint European Disruptive Initiative. Que la force soit avec lui ! Ce collectif recherche activement des auteurs de science-fiction, des futurologues et autres esprits disruptifs pour participer à ses think tanks.

Nous pourrions aussi prendre l’exemple des interfaces homme-machine (téléphone portable, tablette, Skype, réalité virtuelle, hologrammes, avatars, etc.) qui naissent tout autant dans l’imagination des scientifiques que dans celle des auteurs de S.F.

Utiliser la science-fiction pour se projeter dans le futur n’est pas nouveau. Des scénarios de prototypage se construisent depuis longtemps dans l’intimité du Pentagone ou des salles de réunion des entreprises. C’est l’explosion de cette tendance au cours des dernières années qui est inédite. Cette tendance, en effet, a augmenté de façon saisissante ces cinq dernières années. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène. L’une d’entre elles tient à la personnalité des geeks de la Silicon Valley, qui constituent une classe sociale de plus en plus influente. Or la science-fiction est l’élément fondateur qui façonne leur vision du monde. Sergey Brin, l’un des cofondateurs de Google, est influencé par la vision de la réalité virtuelle figurant dans Le Samouraï virtuel de Neal Stephenson ; Peter Thiel, comme les autres fondateurs de Paypal, est inspiré par les modèles de crypto-monnaies de Cryptonomicon ; Elon Musk, qui engage une costumière de film de S.F. pour dessiner les combinaisons spatiales de SpaceX, est marqué par Le Guide du voyageur galactique. Il appelle sa firme Neuralink en référence au neural lace, le « lacet neuronal » de Iain Banks, auteur du Cycle de la Culture. Beaucoup d’autres exemples pourraient être cités. Au demeurant, les deux institutions phares de la Silicon Valley, Singularity University et la Fondation X Prize, demandent à leurs participants de faire de la science-fiction une réalité !

Le mélange de science-fiction et de discours scientifique est une caractéristique de la tech. Ce type de communication qui marque l’essor des nanotechnologies accompagne aussi l’envolée de l’intelligence artificielle. De nature spéculative, le capitalisme technoscientifique repose sur une « économie de la promesse ». Les récits de science-fiction sont utilisés à diverses fins : ils permettent de clarifier des enjeux complexes, de lever des freins psychologiques ou de faciliter une levée de capitaux. La dimension performative du storytelling est ici patente : les récits ne se contentent pas de représenter la réalité, ils agissent sur elle.

De plus en plus de créateurs d’entreprises et de chercheurs considèrent par ailleurs la science-fiction comme une boîte à outils permettant de se décentrer, de multiplier les points de vue et de repérer les angles morts. A l’heure des lean start-up, elle constitue un outil frugal très précieux ! En contextualisant un produit ou un service sur le point de sortir, elle permet d’explorer les bugs et les failles éventuelles, en poussant une logique jusqu’au bout.

La science-fiction nourrit donc les mutations modernes. Les liens entre SF et innovation ne cessent de se renforcer et la tendance arrive en Europe avec un petit train de retard. Le rapprochement entre science-fiction et innovation fait désormais l’objet d’un foisonnement d’articles dans la presse économique du monde entier. De la série d’été « Science-fiction et prospective » de La Tribune au Financial Times, en passant par Les Echos, L’AGEFI, Le Figaro Économie, Le Monde, Courrier international, mais aussi The Guardian, MIT Technology Review, Harvard Business Review, Fortune, Forbes, ou encore The Boston Globe, The New Yorker, The Economist et The Times of India, tous ont publié au moins un article sur le sujet dans les derniers mois.

 

2. Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

S’il s’agit du passage le plus personnel, de celui qui me représente le mieux, je vous propose le tout dernier paragraphe du livre. Il est d’une tonalité différente du reste du livre mais il dit aussi ce qui m’attache à ce genre très particulier.

Déployer un vaste espace intérieur
La neige, le vent, les étoiles : Pour certains, ce n’est pas assez.

Alexandre Romanès, poète tzigane[1]

La technologie comble désormais le moindre de nos temps morts. Le débordement d’images, les stimulations numériques auxquelles nous répondons remplacent peu à peu notre relation sensible au monde. Tout est bon pour nous détourner d’un sentiment de vide qui pourrait surgir. Mais déployer sa singularité, « s’individuer »[2], demande de laisser de la place au silence et à la fragilité.

C’est bien de désencombrement qu’il s’agit. « C’est parce que nous sommes confrontés à la douleur que nous sommes conscients de nos désirs », souligne Antonio Damasio dont le dernier livre[3] a été motivé par la lecture de L’Atelier d’Alberto Giacometti de Jean Genet. Il y relève cette phrase, qui a constitué un appel à écrire : « Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde. L’art de Giacometti me semble vouloir découvrir cette blessure secrète de tout être et même de toute chose, afin qu’elle les illumine[4]. »

Un soir de juillet alors que l’orage gronde, Marc Atallah, directeur de La Maison d’Ailleurs, exprime l’impression profonde que vient de lui laisser le film Her de Spike Jonze, en précisant qu’il voit des centaines de films et qu’il écrit peu[5]. Si ce film le marque tant, dit-il, c’est qu’il met en images ce qui ne cesse silencieusement de se rappeler à nous : nous sommes toujours seuls, en manque d’être. Tel est selon lui le propos métaphorique de Her : nous cherchons constamment à combler un manque qui ne peut l’être par des sorties sans désir, des relations sans lendemain, des discussions sans propos. Comme un puzzle dont certaines pièces seraient à jamais absentes. « Et si la beauté humaine se cachait dans la conscience de ce manque ? » conclut-il.

Nous ne sommes pleinement nous-mêmes que là où quelque chose se soustrait à nous. « La science-fiction est un trou noir qui déchire la toile du réel[6] », écrit Claire Cornillon dans une formule frappante. Elle constitue un genre, travaillé par le manque, qui interroge l’infini. S’y déploient mille questions au goût d’absolu qui nous renvoient à l’inconnu. Elle est la marque d’un étonnement fondamental face à un monde qui nous échappe.

Puisqu’il s’agit d’innovation ici, la façon dont Gérard Klein, directeur de la collection « Ailleurs et Demain », la saisit constituera le mot de la fin : « Je souhaite qu’en regardant les étoiles tous les lecteurs du Gambit, et beaucoup d’autres, éprouvent le même tremblement de réalité. Car c’est là que réside la signification inchangée de la science-fiction. Faire percevoir que, même dans un monde en proie à la transformation permanente et donc devenue banale, il y a place pour un changement inédit, prodigieux, pour l’étonnement[7]. »

 

3. Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

Design fiction, positive fiction, climate-fiction : différentes tendances émergent depuis quelques années dans l’écosystème de l’innovation. La science-fiction, en effet, a une capacité à agir sur le réel. Elle est désormais considérée par de nombreux acteurs du monde économique comme une approche donnant prise sur le monde.

L’ambition du design fiction est de prototyper le futur en favorisant l’adhésion. Il nous raconte le monde de demain de façon crédible, en sollicitant nos émotions. Les projections dans le futur proche peuvent prendre la forme d’un récit, d’un court-métrage ou d’un objet prototypé, d’un jeu ou d’un bulletin météo. Peu importe mais quelle que soit cette forme, l’utilisateur doit être amené à se dessaisir pendant quelques instants de sa vision stabilisée pour aller plus loin. « Et si le monde était ainsi, qu’est-ce que ça changerait ? » C’est une question de science-fiction, mais ces nouvelles façons de s’interroger permettent de passer à l’action, d’élaborer les contours d’un futur désirable.

Ce type de pratiques suscite l’intérêt d’un nombre croissant d’organisations. Les exercices de projection, en effet, permettent d’ouvrir une vision stable des choses, mais aussi d’engager la personnalité tout entière, intellect et affects liés. Or l’innovation n’est pas un simple processus cognitif. Elle est intimement liée à la sphère émotionnelle, elle demande d’entrer dans l’inconnu. En jouant sur les émotions, le design fiction permet de ressentir la réalité de façon plus aiguë, d’écouter sans le filtre de ses propres jugements et de trouver le courage de se lancer.

Le design fiction explose aux États-Unis. Sony lance dès 2011 un projet de design fiction intitulé « Futurescapes », en même temps que le « Tomorrow Project » d’Intel, la même année où la MIT Technology Review publie sa première série de fictions intitulée Twelve Tomorrows. La reprise de ces Twelve Tomorrows en 2014 connaît un assez fort retentissement. Suit l’anthologie Future Visions de Microsoft. The Institute for the Future publie de son côté une série de nouvelles sur l’avènement de la matière en réseau.

Comme le souligne Future Tense, outre-Atlantique, tout le monde s’y met. Dans le secteur militaire, l’Atlantic Council et l’US Marines Corps commissionnent tous deux des auteurs de S.F. pour prototyper le futur proche. Motherboard, l’un des sites de référence de la presse tech américaine, utilise le design fiction pour une série d’histoires courtes, basées sur des faits : la façon dont un tremblement de terre majeur prévu depuis longtemps affecterait Portland en Oregon, par exemple.

La tendance prend à fond dans le domaine juridique, où l’entreprise Fusion Technologies Services l’utilise pour les questions de droit relatives aux technologies tandis que l’avocat Charles Duan de l’ONG Public Knowledge s’en sert pour éclairer les controverses en matière de propriété intellectuelle. Dans ce courant nouveau, Access Now, ONG gardienne des droits numériques, organise un concours de fiction flash lors de sa conférence sur l’avenir de la politique de chiffrement. Mozilla commande des récits de design fiction sur le thème de l’I.A. et de l’automatisation à quatre auteurs de S.F. réputés pour sa conférence sur l’avenir de l’Internet ouvert, des récits qui sont ultérieurement publiés. Mille autres exemples pourraient être cités.

Emblématique de cet emballement, Scout, un nouveau portail Internet, a vu le jour. Il est destiné aux internautes qui utilisent la science-fiction pour comprendre le présent et planifier le futur. L’avenir de l’intelligence artificielle, des véhicules autonomes, des implants cérébraux, de la réalité augmentée, des dommages climatiques, de l’augmentation génétique – et de toutes autres technologies émergentes – est ainsi désormais cartographié.

 

4. Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

Vous vous en doutez : lire de la SF bien-sûr ! L’auteur de science-fiction pose un autre regard sur le monde, plus libre. Il explore des trajectoires radicalement différentes des tendances aujourd’hui observables, et découvre des mondes alternatifs que le prospectiviste n’aurait peut-être pas l’audace d’imaginer. Il produit des idées invraisemblables qui stimulent l’imagination des inventeurs et qui parfois, étonnamment, deviennent réalité.

Un exemple : à la fin du mois de décembre 2016 s’est tenu à New York un congrès réunissant, entre autres, des physiciens et des philosophes de renom sur le thème « Vivons-nous dans une simulation informatique ? » pour débattre d’une hypothèse scientifique faisant directement référence à Matrix.

La science-fiction favorise la prise de recul : elle permet de remettre en cause ses propres présupposés, d’ouvrir un espace d’exploration et de faire de la place à l’inconnu. En rendant le monde étrange, elle nous donne d’autres perspectives sur son fonctionnement. Elle constitue en ce sens un véritable laboratoire des possibles. Mais elle sert aussi à éclairer le présent, à mieux en saisir les enjeux, à penser les implications éthiques et sociétales des innovations technologiques. C’est un outil politique, un dispositif de problématisation qui permet une vraie distance critique.

 

5. En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

La question du modelage des imaginaires m’intéresse énormément. L’émotion est au cœur du réacteur humain. N’oublions pas l’origine du mot qui vient de motio, mouvement. L’imaginaire, la mise en récit, la convocation des émotions : tout ceci constitue une force puissante qui nous manipule ou nous met en mouvement, c’est selon. La Chine ne s’y trompe pas qui érige désormais la science-fiction en enjeu national depuis les plus hautes sphères de l’État !

Nous n’en sommes qu’au début de cette exploration et je n’envisage pas de passer à un autre sujet pour le moment. Ce qui me passionne, c’est de comprendre les lignes de force d’une société dans laquelle la fiction s’invite chaque jour davantage. La frontière entre réalité et fiction devient, en effet, de plus en plus poreuse. La SF, qui explore l’effacement des frontières depuis l’origine du genre, est un fabuleux terrain d’investigation.

Merci beaucoup, Agnès.

Le livre : Voyage au centre de la Tech, Agnès Zevaco, Editions Diateino , 2018.

Propos reccueillis par Bertrand Jouvenot | Conseiller | Auteur | Speaker | Enseignant | Blogueur

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Notes :

[1] Alexandre Romanès, Paroles perdues, Gallimard, 2004.

[2] Cynthia Fleury, Les Irremplaçables, Gallimard, 2015.

[3] Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, Odile Jacob, 2017

[4] Jean Genet, L’Atelier d’Alberto Giacometti, Gallimard, 1997.

[5] Marc Atallah, « Her, ce miroir de ma solitude », Les Miroirs de l’ailleurs, http:// blogletemps.ch.

[6] Claire Cornillon, thèse de doctorat en littérature générale et comparée, université Sorbonne-Nouvelle-Paris-3,

[7] Gérard Klein, écrivain et directeur de la collection « Ailleurs et Demain », introduction au Gambit des étoiles (1986).

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