Elon Musk, fondateur de Tesla bouleverse les codes en inventant un système d’organisation novateur et disruptif. Un modèle qui peut s’observer aujourd’hui comme la référence du 4e âge de l’industrie… Après le fordisme et le toyotisme, place au telsisme. Dans son dernier livre, Michaël Valentin, nous explique comment ses 7 principes fondamentaux peuvent répondre aux questions essentielles que se posent les entreprises d’aujourd’hui.

 

1. Bonjour Michaël Valentin, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Parce que j’en ai marre que les jeunes qui veulent entreprendre en France fassent à la course à celui qui va créer le dernier « Uber des croquettes pour chien » plutôt que de mettre leur talent à contribution d’un vrai secteur qui a toujours été un poumon pour notre économie. A côté de cela, il y a toujours 11% de chômage en France mais 99% des dirigeants industriels que je rencontre me disent qu’ils n’arrivent pas à embaucher. Quel double gâchis ! Pourquoi ? Parce que les compétences disponibles ne sont pas adaptées, parce qu’on a passé notre temps en France à décrier les beaux métiers manuels au dépend des métiers cognitifs jugés plus nobles et parce que nous avons manqué un virage important et fondamental, celui de la 3e révolution industrielle qui a permis aux allemands et aux japonais notamment de prendre le leadership mondial de l’économie industrielle.

L’industrie c’est 75% de nos exportations, 70% de la R&D et c’est surtout un ciment entre les zones périphériques et les métropoles : à l’heure où tant de défiance existe entre ces deux France (dont les gilets jaunes ne sont qu’une illustration parmi tant d’autres), nous avons besoin plus que jamais de retrouver un secteur industriel fort. Comme consultant je passe mon temps à sillonner la France. Et les usines ne sont pas dans Paris, Lyon ou Lille. Elles sont à Bar le Duc, à Limoges ou à Carmaux. Je suis vraiment frappé par le décalage qui existe entre mon quotidien dans ces territoires et ce que je vis à Paris le reste de la semaine, là où sont la plupart des centres de décisions. Mon propos n’est surtout pas d’opposer les deux mondes. Bien au contraire, chacun a beaucoup à apporter à l’autre. C’est ce qui s’est d’ailleurs toujours passé historiquement. Mais à l’heure de la mondialisation, les périphéries ont commencé à être mises en concurrences les unes avec les autres et les stratégies financières court-termistes ont conduit en France, aux US et en Angleterre notamment à préférer les périphéries des pays à bas coûts à celles des territoires nationaux. Ainsi la confiance s’est délitée et on voit ce qui se passe ensuite dans ces pays.

La 4e révolution industrielle est une chance ! Les nouvelles technologies permettent de produire à nouveau près des zones de consommation, à des coûts compétitifs. Elles permettent aussi de répondre à la demande d’un citoyen consommateur qui demande de plus en plus de proximité, de réactivité, de croissance verte et d’éthique. Et cela est d’autant plus vrai avec l’arrivée des nouvelles générations qui consomment différemment en préférant l’usage à la possession et qui ont un autre rapport au travail qui doit être avant tout porteur de sens. Mais pour cela il faut que chaque entreprise industrielle se transforme.

Quel rapport avec Tesla me direz-vous ?

Le nouveau monde est complexe, hyper connecté, avec un progrès exponentiel, et une hybridation de plus en plus forte de la sphère digitale avec celle de l’économie traditionnelle. Comment faire quand on ne sait pas où aller et comment s’y prendre ? Et bien c’est comme dans la vie quotidienne : on a tous besoin de sources d’inspiration. Le modèle Tesla a exactement cette vocation. L’idée est de montrer comment Tesla fait pour tirer son épingle du jeu mieux que la plupart des autres dans ce nouveau monde. Pourquoi Tesla ? Parce que c’est une entreprise industrielle mais qui est né dans le berceau du digital , dans la Silicon Valley avec à sa tête un « geek », qui est donc en train de défricher un terrain vierge, celui de l’hybridation du digital et de l’industrie.

J’ai donc passé du temps à enquêter sur place en Californie et j’en ai tiré 7 principes directeurs dont chaque dirigeant peut s’inspirer pour transformer son entreprise et profiter de la 4e révolution industrielle. Et la bonne nouvelle c’est que les principes que je décris dans le livre et qui sont inspirés par Tesla, commencent à infuser largement dans l’ensemble des entreprises qui sont les plus avancées. J’ai d’ailleurs pris le soin pour chacun d’entre eux de les illustrer par un exemple d’entreprise ici en France qui est une vitrine du sujet.

 

2. Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

J’aime cet extrait car il reflète des traits d’esprit qui me paraissent fondamentaux : la capacité de l’homme à se dépasser en permanence (seul et en équipe), l’audace de défricher des territoires inconnus malgré les risques, la capacité à se projeter de façon positive dans l’avenir, la volonté d’apprendre en permanence, la capacité de chacun de trouver ses propres moteurs pour s’épanouir de l’intérieur et indépendamment des autres.

… Hyper frugal pour répondre à la rareté des ressources en profitant des dernières technologies, hyper agile et customisable pour répondre à la volatilité et à la diversification de la demande, hyper connecté et ouvert sur le monde pour générer de la valeur collaborative, le manufacturing est donc devenu « hyper ». Mais comme le lean manufacturing, l’Hyper-Manufacturing est d’abord un état d’esprit. La façon de penser « hyper » est bien résumée par le premier principe cher à Elon Musk. Il le répète régulièrement pour expliquer son mode de raisonnement, en clin d’œil au premier principe de la thermodynamique : « Toujours en revenir à la science physique pour résoudre un problème quel qu’il soit ». D’une façon générale, cela se matérialise par une vision en rupture qui « challenge » les idées préconçues pour trouver des solutions innovantes sur chacun des processus-clés de l’entreprise, et notamment sur le développement des produits et l’innovation technologique. …les modèles Tesla sont conçus d’abord comme des ordinateurs qui ont par ailleurs une fonction roulante. Cette architecture, qui permet de connecter chaque composant, depuis le groupe motopropulseur jusqu’aux fonctions intérieures, présente l’énorme avantage de rendre le véhicule perfectible dans le temps par des montées de version, à la manière d’un logiciel. Le « Model S » est ainsi l’un des seuls véhicules sur le marché à s’améliorer pendant son cycle de vie : amélioration du système de freinage, de la consommation énergétique, du système de conduite autonome. Encore très récemment, les équipes de Tesla ont ainsi réglé un problème de freinage sur l’ensemble du parc installé de « Model 3 », et ce en quelques semaines. Cela donne une force incroyable à la marque, puisqu’elle peut réagir de façon quasi instantanée à la requête d’un client…Appliqué au monde des usines, cela se traduit, d’une part, par un souci de rationalisation extrême pour tirer le meilleur parti des ressources rares : l’espace disponible, la capacité des machines, les hommes et leurs compétences, l’énergie et les matières premières. Et d’autre part, par une obsession pour la rapidité et l’agilité du process de fabrication qui fonctionne en mode « ouvert » sur le reste du monde … Récemment, Elon Musk a encore montré à quel point la vitesse d’apprentissage reste première par rapport aux autres principes qui guident sa pensée : en dépit d’une stratégie initiale qui consistait à automatiser à outrance la ligne d’assemblage de la Model 3 pour réaliser une montée en cadence rapide et pour réduire de façon drastique le takt time « habituel » du secteur automobile (temps entre deux véhicules qui sortent de la ligne), Elon Musk est revenu en arrière après quelques mois, car la ligne n’était pas assez fiable et ses équipes ne parvenaient pas à tenir la cadence de 2 500  véhicules par semaine qu’il s’était fixé pour le mois de mai 2018. Il ne s’est pas entêté et a simplement décidé de revenir en arrière avec des opérations plus manuelles. Ce qui est remarquable dans ce mouvement, c’est la vitesse à laquelle il s’est opéré (3 semaines en tout, là où la plupart des constructeurs auraient probablement mis plusieurs mois à réagir) et le niveau d’implication personnelle de Musk avant que la décision ne soit prise : ses équipes disent de lui qu’il a passé trois mois jour et nuit dans l’atelier de production à analyser les problèmes sur le terrain, ce qui a permis d’insuffler le bon niveau d’énergie et d’aligner tous les acteurs sur la décision à prendre. Le mois suivant, Elon Musk est allé jusqu’à créer une troisième ligne sous une « tente » et supprimer 300 des 5000 points de soudure de la carrosserie, alors que la production en série était lancée depuis plusieurs mois. Il atteint son objectif de fin de mois à 5000 véhicules par semaine[1]. Aucun autre constructeur n’aurait jamais tenté cela car le paradigme du secteur automobile promeut la stabilité comme fondement essentiel, tandis que chez Elon Musk, c’est la prise de risque, la réactivité et la vitesse d’apprentissage qui sont premières, sans aucun autre dogme.

3. Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

Une mission d’entreprise qui dépasse de très loin sa vocation économique : Tesla c’est d’abord une entreprise qui veut accélérer la transition vers des énergies vertes. A termes, si on imagine un réseau de Tesla mobile et partagée, le résultat pourrait être comme celui d’Airbnb : on aura besoin de moins de voitures, de moins d’infrastructures, de moins de parkings etc…. Ce n’est donc pas seulement passer à l’électricité, c’est carrément un autre monde, d’autres villes, d’autres façons de se déplacer.

Des leaders visionnaires qui proposent de vraies ruptures et qui font rêver : Tesla n’est pas un constructeur automobile. Le « end game » c’est un réseau de voiture interconnectées, qui permet à des codeurs de proposer des applications comme le permet l’Applestore. La possibilité grâce à ce réseau de partager les voitures (autopartages et location entre particulier), de demander à sa voiture de rendre des services (voiture autonome) , de partager l’électricité récoltée par sa maison via des panneaux solaires avec sa voiture, ou de dépanner un ami qui est en rade d’électricité en lui utilisant sa Tesla comme un batterie de recharge. De permettre aux clients de voiture d’avoir un produit qui se met à jour et qui s’améliorer en permanence etc… Tesla est en tête des marques au classement NPS (96% quand Apple est à 62%). Ce n’est pas pour rien. Tout est tourné vers l’utilisateur, tout est pensé pour lui.

Des valeurs réellement partagées et cohérentes entre ce qui est dit publiquement et ce qui se passe sur le terrain : cela passe par de nouveaux modes de leaderships avec des dirigeants qui passent du temps de « qualité » avec leur équipes sur le terrain, parfois à résoudre un problème technique hyper concret de façon hyper horizontale, même si quelques heures plus tôt ils étaient dans des discussions stratosphériques pour préparer l’avenir.

Le monde des plates-forme profite au monde industriel : une vraie économie collaborative entre les usines : partage de la capacité des machines, des déchets, de l’énergie, des ressources…. Il y a des milliards et des milliards d’€ de valeur à créer à l’interface des usines. La révolution ne fait que commencer.

Des managers connectés au bon sens du terme ; des outils digitaux au travail qui soit à la hauteur de ce que l’on a à la maison, aussi simples et agréables à utiliser pour créer de la valeur dans l’entreprise, en étant motivé par son outil de travail quotidien.

La chaîne numérique de bout en bout ; pour créer toujours plus de valeur vis-à-vis du client final, en décloisonnant les métiers et en utilisant les données à bon escient.

 

4. Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

Ne vous arrêtez pas à la personnalité d’Elon Musk. On aime ou on aime pas. Dans tous les cas il ne laisse pas indifférent. Mais quand on regarde au-delà de l’homme, il y a vraiment des milliers de choses à apprendre du modèle qu’il a contribué à façonner chez Tesla. C’est à la fois technique, organisationnel mais aussi et beaucoup une question d’état d’esprit : aller vite, oser, passer au-delà des risques, s’impliquer personnellement au-delà de tout, croire à une vision en rupture et inspirante, se dire que tout est possible, quelles que soient les difficultés, se battre chaque jour, ne pas avoir peur de se tromper et surtout valoriser l’apprentissage comme la valeur fondamentale. C’est un beau message. Tout le monde peut y arriver. On sait tous apprendre, c’est ce qui nous constitue le mieux en tant qu’êtres humains. Nous apprenons mieux et plus vite que n’importe quelle autre être vivant. Le Modèle Tesla fait appel à des ressorts fondamentaux de ce que nous sommes et de ce qui nous rend tellement humains.

 

5. En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

Le monde en 2030 : peut-on réussir à réconcilier les 4 mondes (pays riches et émergents / métropoles et zones périphériques).

Le monde en 2040 : 1000000 usines « in a box » au fond des boutiques ? Ou un vaste entrepôt mondial piloté par la World company avec un réseau de drones pour livrer tout le monde en 1 clic et 3 secondes ?

L’industrie au service d’une planète plus verte : le progrès technologique au service du « green »

La ferme du futur : traçabilité, respect des animaux, technologie de pointe, alimentation verte et de qualité, revalorisation des métiers agricoles (l’une des racines profondes et fondamentales de notre culture)

Amazon, Ali Baba : jusqu’où les monopoles vont-ils s’étendre, qu’est ce qui les arrêtera ?

La montée en puissance de l’intelligence artificielle, jusqu’où ira-t-on ?

Quels métiers et compétences pour le futur : empathie, créativité, résolution de problème, programmation… ?

 

Merci beaucoup, Michaël.

 

Le livre : Le modèle Tesla Du toyotisme au teslisme : la disruption d’Elon Musk, Michaël Valentin, Dunod, 2018.

 

Propos reccueillis par Bertrand Jouvenot | Conseiller | Auteur | Speaker | Enseignant | Blogueur

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