Le vol semble faire partie de l’ADN du monde digital. Les géants de l’Internet en ont fait leur fonds de commerce. Les rapts, kidnapping et autres hold-up de l’information ne sont que des exemples. Le larcin n’est pas celui que l’on croit et les victimes bien incapables de se rendre compte du préjudice subi. Enquête.

 

Un coup de maître signé Michael Bloomberg

Michael Bloomberg fondateur de l’entreprise éponyme

La société Bloomberg reste une référence en termes d’information économique et financière au niveau mondial. Internet ou pas, le digital n’est pas encore parvenu à déstabiliser la firme.

Le coup de génie de son fondateur est d’avoir mixé l’information des autres aux siennes propres, d’avoir rajouté à ce cocktail une couche d’intelligence et d’avoir rendu le résultat obtenu rare et difficile à obtenir. Uniquement délivré dans un canal appartenant strictement à la société, les terminaux Bloomberg qui trônent dans toutes les salles des marchés.

La consultation d’informations hyper-fraîches participe à l’optimisation des portefeuilles de titres que gèrent les traders, les yeux rivés sur ces terminaux continûment alimentés par un flux incessant de breaking business news.

Pas tout à fait voleur, notre Michael Bloomberg est comme un DJ. Il utilise un matériau fini et abouti, de l’information en lieu et place de la musique, et l’exploite pour en faire une création seconde, qui devient autre chose : une nouvelle information, à l’instar d’un morceau de musique en soi, issu de la table de mixage d’un DJ. Le mixage de l’information avec l’intelligence rejoint alors le talent artistique du DJ. L’information hyper-fraîche, dont la durée de vie ne dépasse pas les quelques heures, ressemble à la création live du DJ qui mixe en concert.

Dans un cas, on peut s’interroger en se demandant qui est lésé ? Les auteurs-compositeurs des morceaux dont le DJ a fait usage pour les besoins de sa propre création.

Un hold-up commis par Google

Sergey Brin co-fondateur de Google

La firme de Mountain View s’est quant à elle rendue coupable d’un autre larcin.

Google a très tôt compris que l’on pouvait donner d’une main de l’information et la revendre très cher de l’autre. Lors de sa présentation devant le Congrès Américain, Marissa Mayer, qui comptait alors parmi les dirigeants forts de Google, affirma qu’il était normal que les articles produits par les grands journaux américains soit disponibles sur Internet, à travers Google News notamment. Trois arguments lui permirent de faire mouche.

Tout d’abord, Google allait aider l’Etat à rendre accessible l’information à tous, quelques soient les races, les classes sociales ou les revenus, et ce par-delà toute idéologie et tout point de vue politique.

Ensuite, Google rendrait un fier service à la presse, si importante pour la démocratie, en lui envoyant de nouveaux lecteurs en masse vers ses publications. Marissa semblait alors sincèrement déçue que le New York Times ou que le Chicago Tribune ne remercient pas davantage Google pour cet aimable service rendu. Peut-être parce Google était déjà en train de détourner les annonceurs (les marques qui payent de la publicité dans les médias) des journaux traditionnels à son profit.

Enfin, Google offrirait aux éditeurs qui viendraient à manquer d’annonceurs et dont le lectorat leur arrivait de plus en plus via Google, un programme baptisé Google AdSense auquel ils pouvaient participer.

En devenant le point de passage obligé de la majorité des internautes, Google se dota du pouvoir d’aiguiller ou non tel ou tel internaute, vers tel ou tel article, de tel ou tel journal. Confronté à la concurrence d’un nombre grandissant de nouveaux médias en ligne, la presse traditionnelle se vit obligée de jouer le jeu de Google en rendant accessibles ses articles dans Google News, se rendant ainsi encore plus dépendante de Google. Google devenu surpuissant, les annonceurs quittèrent les médias traditionnels pour reporter leurs dépenses publicitaires sur Google, par ailleurs capable de leur proposer des dispositifs publicitaires plus ciblés, plus efficaces et plus rentables que les médias historiques, ceci grâce à l’exploitation des données de navigation des lecteurs. Google est ainsi parvenu à exploiter des données sur les lecteurs des journaux transnationaux, avec le concours de ces derniers, pour mieux s’emparer de leur manne historique : les investissements publicitaires.

Un kidnapping orchestré par Facebook

Mark Zuckerberg, créateur de Facebook

Facebook n’a pas à rougir face à ses camarades. L’histoire est encore plus cocasse.

Dans un premier épisode, Facebook s’efforce de créer une communauté, à une vitesse et dans des proportions sans précédent dans l’histoire.

Dans le second épisode, la firme propose gratuitement aux marques de venir s’installer sur Facebook afin d’y fédérer leurs fans. Et c’est bien là le coup de maître. Les plus belles marques du monde vont donc mettre à disposition de Facebook leur notoriété, leur puissance, leurs bases de clients fidèles. De nouveaux utilisateurs, ayant vu le logo Facebook sur les publicités ou sur les produits de leurs marques préférées, vont rejoindre Facebook pour devenir fans de leurs marques fétiches.

Dans le troisième épisode, les marques vont constater que seulement 2% des messages qu’elles adressent à leurs communautés de fans (parfois des dizaines de millions) leur parviennent. Facebook leur répondra que c’est lié à l’encombrement du média, victime de son succès, et qu’il est obligé de filtrer les messages. Aux marques qui insistent pour que leurs messages publicitaires soient malgré tout distribués à leurs fans, Facebook répondra avec des offre publicitaires que les marques pourront accepter ou non. Coincées, les marques se retrouvent dans l’impossibilité de laisser des pages de fans en attente de nouvelles de leur marque et condamnées à payer à Facebook le droit de pouvoir communiquer avec leurs propres clients, qu’elles ont, rappelons-le, encouragés à rejoindre Facebook.

 

Et les coupables courent toujours

La vérité est ailleurs

Si l’on se réfère au célèbre propos de Paul Newman dans le film L’Arnaque, la meilleure escroquerie est celle où la victime ne sait pas qui est l’auteur du délit, ou croit qu’il s’agit de quelqu’un d’autre, ou mieux encore, ignore tous bonnement qu’il y a eu une arnaque. Les journalistes, malgré leur sagacité, leur expérience et leur talent d’enquêteur se méprennent peut-être encore lorsqu’ils condamnent les médias digitaux et leur reprochent de leur avoir volé leur métier. eBay a été apporté sur un plateau d’argent à certains grands médias américains, qui n’ont pas vu l’intérêt d’acheter la société. Craiglist aurait pu être rachetée alors qu’elle n’était qu’une start-up.

 

Dans leur malheur, les médias historiques ont eu à souffrir des fake news. Et les fake news ont à leur tour fait souffrir les citoyens avec comme point d’orgue les élections américaines de 2016 au cours desquelles les algorithmes des géants de l’Internet ont contribué à de nouveaux modes de diffusions de l’information, de nature à conforter, voie influencer, les électeurs dans un sens ou dans l’autre. Depuis, la presse américaine connait un rebond spectaculaire des abonnements payants, signant le besoin des lecteurs d’une presse digne de ce nom.

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