Alibaba, la plus avant-gardiste des entreprises chinoises, qui préfigure sans doute à quoi ressembleront les sociétés du 21ème siècle, est en réalité radicalement ancrée dans les profondeurs de la culture de l’Empire du Milieu. Un enracinement que de minuscules indices, logés dans la vision, la mission et les valeurs affichées de l’entreprise, trahissent.

Les chinois nous ressemblent peu. Leur culture est aux antipodes de la nôtre. Nulle possibilité d’être révolutionnaire, individualiste ou même athée en Chine, par exemple. Il conviendra davantage de se conformer à une tradition séculaire, certes en pleine évolution, mais reposant depuis toujours sur trois piliers : le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme chinois.

Dans la civilisation chinoise, tout est harmonie. Le confucianisme se préoccupe de l’harmonie de chacun avec la société. Le taoïsme s’intéresse à l’harmonie de tous avec la nature. Et le bouddhisme, de l’harmonie de soi avec ses vies passées, présentes et futures.

Qu’en est-il des entreprises chinoises, résolument modernes et tournées vers le futur ? Comme leurs rivaux américains ou européens, les grands groupes de l’Empire du Milieu se livrent à un exercice bien connu, consistant à non seulement définir, mais surtout écrire, leurs visions, leurs missions et leurs valeurs. Trois composantes fondamentales d’une stratégie d’entreprise, qu’Alibaba, le géant de l’ e-commerce chinois, a rédigée avec le plus grand soin.

Or, trois minuscules indices logés à l’intérieur du texte montrent combien Alibaba est tout à la fois l’héritier, le dépositaire et le vecteur du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme chinois.

Pour commencer, le paragraphe consacré à la mission précise que « c’est notre mission à long terme, et non la poursuite de gains à court-terme, qui guide les décisions que nous prenons pour notre écosystème ». A l’instar des formulations de missions d’entreprises américaines, généralement volontaristes et orientée vers une transformation franche (exemple GE avec « Bring the business to the frontline of industrial progress »), celle du géant de l’e-commerce chinois est largement plus inspirée de la philosophie taoïste dans laquelle il importe d’agir en harmonie avec ce qui nous entoure.

Ensuite, la vision d’Alibaba fait apparaître deux lignes tout à fait surprenantes : Nous envisageons que nos clients se rencontreront, travailleront et vivront au sein d’Alibaba et que notre entreprise durera au moins 102 ans. Pourquoi 102 ans et pas simplement 100 ans ? Parce qu’Alibaba ayant été créé en 1999, écrire cent deux ans permet de dire que l’entreprise aura eu un pied dans trois siècles différents. Là encore, Alibaba s’ancre dans la tradition, bouddhiste cette fois-ci, en se souciant constamment et sans jamais les séparer, du passé du présent et du futur, comme l’enseigne cette religion.

Pour finir, les valeurs de l’entreprise font apparaître un tout petit détail qui en dit long sur son attachement au confucianisme. Dans la dernière des valeurs mentionnée, l’engagement, il est écrit : « Rien ne saurait être pris à la légère puisque nous encourageons les gens à être heureux dans le travail et sérieux dans la vie. » Mais pourquoi pas le contraire, en encourageant les personnes à être sérieuses au travail et heureuse dans la vie ? Parce que nous sommes en Chine et que la morale confucéenne prime et place le groupe au-dessus de l’individu, même au sein de l’une des plus moderne, des plus innovantes et des plus en avance sur son temps des entreprises du monde.

La convention veut qu’en Chine, à chaque nouvelle investiture, le président fournisse un résumé en dix points de sa politique et qu’on y retrouve des références ou à minima des évocations des grands courants culturels de l’Empire comme le taoïsme ou le confucianisme. En président de son groupe Alibaba, Jack Ma ne s’est pas émancipé de cette coutume, bien qu’il révolutionne littéralement le commerce de tout un pays. Alibaba serait-il un Empire dans l’Empire, pouvant laisser présager un retour des seigneurs de la guerre ?

Paris, France
Printemps 2019

Article également paru le Journal Du Net

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